masque
Photo by Dimitri Karastelev on Unsplash masque

« L’ESSENTIEL, C’EST DE SURVIVRE »

Dans la crise du coronavirus, il y a certes des gestes premiers, protecteurs et salvateurs, urgents et importants. Mais une réflexion de fond est souhaitable. Car cette épidémie concerne aussi bien les maux de l’âme que de la vie. Oui, l’essentiel est bien de survivre. Mais à quel prix ? La chronique de Jean-François Petit

Le constat de ma libraire (encore ouverte) est sans appel : « l’essentiel, aujourd’hui, c’est de survivre ». La désavouer au lieu de la soutenir n’aurait pas été courtois. En période de crise, on arrondit les angles. Sans le savoir, elle rejoignait là la réflexion des stoïciens. Le philosophe Sénèque l’avait dit : « nous devons nous montrer souples, en ne nous accrochant pas aux résolutions que nous avions prises et en nous pliant à celles que le sort prend pour nous » (De la tranquillité de l’âme, XIV, 1).

Dans la crise du coronavirus, il y a certes des gestes premiers, protecteurs et salvateurs, urgents et importants. Mais une réflexion de fond est souhaitable. Car cette épidémie concerne aussi bien les maux de l’âme que de la vie. Lucide, Sénèque constatait : « la plupart des hommes, au moment de s’embarquer, ne songent pas à la tempête ». On aimerait ajouter : « maintenant que nous y sommes, raison de plus pour s’en occuper résolument »… 

Cette tâche concerne les « croyants » comme les « non-croyants » ou les « mal croyants ». L’art de vivre, c’est sans doute sans cesse se demander : qu’est-ce qu’être vivant ? Or il y a bien longtemps qu’une gêne concernant la mort est perceptible. Son refoulement est devenu extrême en Occident. La mort est généralement masquée et embaumée. Le deuil se doit d’être rapide. Les derniers moments de la vie sont durs. Les « sans grades », aide-soignantes ou autres doivent faire le « liant » avec les familles. Ces régulations, honteuses d’elles-mêmes, semblent portées à l’extrême aujourd’hui : des morts solitaires chez soi ou dans les EPHAD. Des obsèques dans la plus stricte intimité. Des prières rapides. Pas de contact avec les familles, sauf au téléphone. Des inhumations dans la solitude. Des urnes funéraires non restituées. Les gens vont culpabiliser pendant des années, a prévenu le professeur Cyrulnik. Ne peut-on pas vraiment faire mieux, indépendamment de la « mobilisation générale » et du plan (enfin) pour les hôpitaux ?

Dans ce cas, la survie ne peut-elle pas prendre le visage de ce sentiment qui nous permet de rester en proximité des morts et des vivants, qu’on nomme la « pitié » ? La vraie pitié n’est pas apitoiement mais bien attention à la souffrance. De plus, elle donne de retrouver son intégrité personnelle dans un rassemblement de soi, qui inclue le respect des morts et la sauvegarde effective des vivants. Dans ce cas, prise de conscience de notre communauté de misère témoigne, de l’inconditionnalité de la dignité humaine, et, pourquoi pas, de l’amour du prochain. Oui, l’essentiel est bien de survivre. Mais pas à n’importe quel prix.  

Tags from the story
, , , ,

1 Comment

  • “Vie est mort et la mort est aussi un vivre” Hölderlin

    Qu’acceptons-nous de perdre en vue d’un gain supérieur, inouï, insu ?
    JB

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.