Les voisins

Le nouveau voisin est arrivé

L’embellissement de la placette à côté de Saint-Merry a commencé le jeudi 10 octobre 2019. L’inauguration du Socle et le vernissage de la première sculpture se sont déroulés en musique, au milieu des usagers du quartier et des membres du Centre pastoral qui partageaient leur étonnement et leur joie.

Mais qui est cet étrange voisin ?

« Untitled (LOADING…) » de RERO et Stéphane Parain dépasse trois mètres.

Ce buste sur un piédestal ou un socle — à vous de choisir— conte une histoire de regard : celui d’un duo d’artistes du XXIe sur un autre duo d’artistes du XVIIe.

RERO et Stéphane Parain, « Untitled (LOADING…) »

À l’époque du Grand siècle, le portrait sculpté est à la mode. Antoine Coysevox (1640-1720) est un des sculpteurs officiels de Louis XIV. Il réalise des bustes de personnages célèbres comme celui du peintre Antoine Coypel (1661-1722). Ce nom est familier aux amateurs du patrimoine de Saint Merry puisqu’il est le père de celui qui a peint « Les pèlerins d’Emmaüs » et le fils de celui qui a peint « Le Christ et la Samaritaine » (à côté de la rue Verrerie, mais actuellement en restauration). Dans la famille artistique Coypel, il manquait l’entre-deux, à la fois père et fils ! Il est donc à l’extérieur. Mais l’histoire de l’art ne parle pas des femmes. Dommage.

Loading est chargé sur le Socle

RERO (né en 1983) et Stéphane PARAIN (né en 1985) vivent et travaillent à Paris et Rio. Pour eux, la ville est un décor sur lequel ils interviennent, chacun avec son approche. Le premier utilise la police typographique Verdana dans toutes ses œuvres et barre toutes ses phrases. Paradoxalement, ce mode opératoire attire l’attention et le texte est mieux lu. L’autre artiste, meilleur ouvrier de France, est influencé par l’esthétique de la sculpture classique et réalise des décors d’opéra. Les deux accordent leur poésie pour travailler ensemble les questions de l’illusion contemporaine.

RERO et Stéphane Parain, « Untitled (LOADING…) »

Avec « Untitled (LOADING…) », ils détournent le buste original (Le Coypel sculpté par Coysevox vers 1712) se trouvant au Louvre : cinq fois plus grand (3m de hauteur en outre placé sur un socle à 2,4 m), en polystyrène et non en marbre, les codes de la représentation classique (la pose, les bouclettes) sectionnés par des codes contemporains, ceux de l’informatique HTTP et de la réalité augmentée.

LOADING (en majuscule barrée): Qui est barré ? Est-ce le buste ou la réalité augmentée sur une sculpture qui est en train de se télécharger ? Mais tout s’arrête : est-ce l’œuvre qui est matériellement interrompue à la hauteur des yeux, du regard de Coypel ? Ou est-ce le processus de téléchargement lui-même, du temps sculpté ?

Comment le Socle est-il arrivé là ?

La placette, le 28_04-19

Rappel des épisodes précédents de l’aventure du Socle : fin 2018, la Ville de Paris a organisé un appel à projets pour embellir 20 espaces parisiens marginalisés, choisis par les maires d’arrondissement. Dans le 4e, a été retenu le site de la placette « oubliée », sans nom, apparue dans les années 50 lors de la destruction d’immeubles insalubres enserrant Saint-Merry. À cette occasion, la rue du Cloître-Saint-Merri avait retrouvé son tracé antérieur.

Lors du concours Embellir. Paris (voir les projets), la « lutte » a été féroce dans le jeune milieu artistique parisien, et notamment pour cette placette où les Internautes ont été amenés à donner un avis sur 27 projets !

Une nouvelle typo

Si, dans la plupart des arrondissements, les jurys ont choisi des œuvres d’art peintes sur l’espace public ou installées dessus, le jury du 4e a sélectionné le collectif 6M3 qui avait proposé un dispositif de programmation ambitieux, « Le Socle » : des œuvres audacieuses de notre temps, réalisées par des artistes de tous horizons, mêlée à des évènements culturels et sociaux. Pour cela l’équipe du collectif a imaginé de mettre un piédestal de 6m3 recouvert des matériaux significatifs de Paris : des pierres, du parquet (type haussmannien), du zinc récupéré des toits.

 

Le Socle en finition

Tous les 3 mois, arrive une nouvelle statue faite pour le Socle. Ensuite, durant un mois, s’enchaînent des évènements culturels en rapport avec les activités du quartier, ses institutions (Beaubourg, écoles), etc. Il s’agit de faire sortir dans l’espace public ce qui est traditionnellement à l’intérieur des bâtiments.

Le premier vernissage est significatif : les jeunes du nouveau conservatoire Mozart des Halles vont jouer dans la rue et un conférencier de Beaubourg va faire une conférence sur le piédestal dans l’art. Le Centre Pompidou séduit par le concept « LeSocle. Paris » proposera ainsi des conférences aux autres « temps d’interstice » ; le collectif 6M3 a donné à cet évènement récurrent le nom de « Ramène ta chaise », car le public sera debout ou devra apporter son pliant pour écouter.

De quel art parle-t-on ?

« Un art joyeux et en mouvement, éphémère, poreux à toutes les disciplines, tout autant sensible aux enjeux sociétaux que porteur de poésie. » comme il est écrit sur le nouveau site, http://lesocle.paris, simple, élégant et pour lequel a été conçue une nouvelle police de caractères.

Comment vivre en voisins ?

L’église, le Socle, la rue

L’art de 6M3 et du Socle a peu de choses à voir avec la richesse du patrimoine de Saint-Merry et est différent de celui des expos temporaires, quoique des artistes qui y ont exposé ont fait immédiatement acte de candidature. Mais il y a de l’harmonie.

L’initiative pourrait bouleverser le contexte : le Socle va devenir un repère local du XXIe comme l’église est un repère patrimonial du XVIe. Ce nouveau voisin a comme projet d’amplifier les activités de l’esprit et du vivre ensemble. Le bâtiment « aux portes ouvertes » a une vocation d’accueil de tous les hommes et femmes, en leur offrant un temps de calme, de découvertes, d’intériorité et, pour certains, une opportunité de prière.

La joie au pied du Socle, au pied de Saint-Merry

Et pourquoi « la joie de la culture gratuite pour tous » ne dialoguerait-elle pas avec « l’évangile dans la ville », chacun dans son registre distinct de l’innovation ? La même population, largement déchristianisée de l’hypercentre de la Ville monde mêlant cosmopolitisme, habitants et usagers du quotidien, ayant des activités les plus diverses, passe, en effet, devant la statuaire de la façade refaite au XIXe et, à partir du 10 octobre, devant un buste façon marbre étrangement ironique sur notre société du XXIe. Le Socle a la chance d’être à l’ombre de Saint-Merry. Et pourquoi Saint-Merry ne se laisserait-il pas questionner et moderniser par ce petit voisin silencieux ?

Visitez les sites de Le socle.Paris et Voir et Dire qui analysent différemment « Untiled. (Loading…) ».

Voir le très drôle interview des deux artistes.
http://www.rero-studio.com

 

Jean Deuzème

Visible jour et nuit, jusqu’à la fin janvier 2020
80 rue Saint-Martin Paris 04

RERO et Stéphane PARAIN font les finitions

 

Visitez les sites de Le socle.Paris et Voir et Dire qui analyseront différemment « Untiled. (Loading…) », une œuvre faisant un clin d’œil à un chef d’œuvre de Saint-Merry.

Jean Deuzème

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