Aristide Briand sépare l’Église et l’État

110 ans déjà

« Au début du mois de décembre dernier, à l’occasion du cent dixième anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État, l’épiscopat français a rédigé un texte intéressant à plus d’un titre. Une lecture attentive montre que l’Église catholique ne remet ni ne demande une modification de la loi... On ne peut que se féliciter d’une telle adhésion, d’une pareille reconnaissance de l’épiscopat eu égard au chemin parcouru depuis 1905 ». La chronique d’Alain Cabantous

Au début du mois de décembre dernier, à l’occasion du cent dixième anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État (décembre 1905), l’épiscopat français a rédigé un texte intéressant à plus d’un titre[^1]. Une lecture attentive montre que l’Église catholique ne remet ni ne demande une modification de la loi, comme certaines communautés protestantes furent tentées de le faire et même qu’elle la respecte et lui reconnaît certains mérites, par exemple celui de « favoriser l’exercice des libertés »

Dessin de Roubille, L'enseignement de la liberté, Le Rire n° 60, 26/3/1904.
Dessin de Roubille, L’enseignement de la liberté, Le Rire n° 60, 26/3/1904.

En effet, la loi portée par Aristide Briand n’est rien moins qu’une loi « pour » et non une loi » contre (l’Église catholique). Elle ne se définit pas par la négative puisqu’elle ne met pas en avant le refus du prosélytisme dans l’espace public ou celui d’une quelconque manifestation de son appartenance religieuse. Tout au contraire, elle donne la possibilité et la liberté de croire ou de ne pas croire dans les dogmes d’une religion, la liberté de s’exprimer à ce sujet et celle d’en rire ou non. Grâce à Briand et à quelques autres, la laïcité (dont le terme n’apparaît pas dans le texte), d’idéologie militante, « devint la garantie juridique de la liberté de croyance » (J.-M.Mayeur).

On ne peut que se féliciter d’une telle adhésion, d’une pareille reconnaissance de l’épiscopat eu égard au chemin parcouru depuis 1905. La bataille, en effet, fut rude, inscrite qu’elle était dans une politique gouvernementale anticléricale particulièrement virulente et dont quelques députés comme Maurice Allard entretenaient le combat. Or tout l’art du rapporteur fut d’établir un texte de compromis. D’où la division des catholiques français sur l’opportunité de la séparation. La suppression du Concordat permettrait-elle aux Églises, spécialement à la catholique, de recouvrer une indépendance vis-à-vis du politique ou sonnerait-elle le temps de la persécution, machine à « déchristianiser la France », selon l’abbé Odelin, vicaire général de Paris ? Pour La Semaine religieuse de Versailles, « C’est une loi de police, un code pénal. Seul le défenseur de la morale et le représentant de Dieu doit se taire. Sinon, l’amende, la prison, la fermeture de l’église. Ah la belle liberté qu’il faut acheter par la prison. Il n’y aura pas plus de paix que de liberté après la Séparation ».

Une fois encore, comme à l’occasion d’événements sociétaux récents, le clergé fut divisé et parfois débordé par les paroissiens notamment à l’occasion des inventaires des biens des églises, l’extrême-droite tenta d’instrumentaliser le conflit, l’épiscopat attentiste essaya de trouver une porte de sortie mais fut contraint de se plier à l’intransigeance pontificale. Le futur saint Pie X, après quelques temps de réflexion, condamna fermement et par deux fois (février et mars 1906) la loi destructrice du catholicisme. Les fidèles furent alors invités à résister, le pape espérant qu’un nouveau gouvernement annulerait le texte. Et en 1910, après la fin des inventaires, le nouvel évêque de Meaux pouvait écrire sans ciller : « l’Église a refusé, au prix même de la pauvreté, de laisser toucher en elle à l’œuvre de Dieu. On lui a donc pris ses biens ».

On sLa semaine religieuse de Versaillesait ce qu’il en fut de la très lente évolution du magistère à propos de l’établissement de la laïcité intégrée de facto à la séparation. En 1925, les évêques déclaraient encore que « les lois de la laïcité ne sont pas des lois », Cartel des Gauches oblige. En 1945, ils reconnaissaient « la souveraineté autonome de l’État dans le domaine temporel » mais refusaient « la laïcité comme conception philosophique matérialiste ». Épuration oblige après les compromissions vichyssoises. La note de décembre 2015 ne dit pas grand-chose de très différent lorsqu’in fine elle préconise la vigilance « dans l’exercice de la laïcité de l’État » et refuse de réduire l’expression des convictions à la sphère privée au nom d’un argument intéressant et évidemment très contextualisé lui aussi. L’obligation législative d’un repli sur soi favorisant les attitudes fondamentalistes et communautaristes. On espère que cette mise en garde concerne aussi les catholiques, même si l’activisme public de leur frange très largement engagée dans la Manif pour tous montre que le risque est aussi ailleurs.

À travers cet exemple, avant et après tant d’autres, on reste toujours frappé par l’incapacité de nombreux ecclésiastiques et de l’institution elle-même à comprendre le sens de l’histoire et à « lire les signes des temps ». Et que l’on ne nous dise plus que l’Église a l’éternité devant elle et autres sornettes obsolescentes. Voilà bien longtemps que nous savons qu’elle aussi passera.

Alain Cabantous

[^1]: À lire ici

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