Un nouveau Moyen-Âge ?

Nous sommes en 1284… 1284 ? C’est la date de l’effondrement de la voûte du chœur de la cathédrale de Beauvais. La voûte la plus haute jamais construite. C’est la date symbolique souvent retenue comme marquant le passage du premier Moyen-Âge, prospère et heureux, au second Moyen-Âge calamiteux... ... En ce début d’année 2016, au lendemain de la COP 21, où en sommes nous ? Par Robert Picard

Nous sommes en 1284…

1284 ? C’est la date de l’effondrement de la voûte du chœur de la cathédrale de Beauvais. La voûte la plus haute jamais construite (48 min 50 s, contre 42 min 30 s à Amiens)
C’est la date symbolique souvent retenue comme marquant le passage du premier Moyen-Âge, prospère et heureux, au second Moyen-Âge calamiteux, marqué par des famines, des guerres et des épidémies.

  1. Ce pourrait être la fissure découverte dans la cuve de l’EPR. Nous pouvons aussi nous souvenir de la marée noire qui a ravagé le golfe du Mexique en 2011 et surtout du désastre de Fukushima…
Jean Fouquet [1470] - Construction d'une cathedrale
Jean Fouquet [1470] – Construction d’une cathedrale
À Beauvais, les architectes qui voulaient réaliser une prouesse n’avaient pas su calculer la résistance du pilier qui a cédé.
À Fukushima, les ingénieurs, géologues, océanologues n’avaient pas su évaluer la hauteur de la vague d’un éventuel tsunami.
Dans le golfe du Mexique les ingénieurs de BP n’ont pas su anticiper la rupture d’une canalisation à grande profondeur.
Quant aux ingénieurs d’Areva, ils ont voulu réaliser une cuve d’une dimension inédite et devant l’apparition d’une fissure, ils paraissent désemparés, sauf à nier qu’il y ait un problème.
Dans tous ces cas, à plus de 700 ans de distance, c’est la même illusion technicienne qui suggère qu’il est toujours possible de repousser les limites.

Revenons à 1284. Que s’est il passé à la fin du XIIIe siècle ? L’épisode beauvaisien n’est qu’un repère ; ce sont des phénomènes beaucoup plus généralisés, qui intéressent l’ensemble de la population, et qui marquent un changement d’époque.
Du XIe au XIIIe siècle, les pratiques agricoles se sont progressivement transformées, aboutissant à une amélioration importante des rendements qui a permis une expansion démographique sans précédent. Entre l’an mil et la dernière décade du XIIIe siècle, la population de ce qui est actuellement la France a été presque multipliée par 2.
Dès les dernières années du XIIIe les progrès de la production agricole ont ralenti, tandis que l’expansion démographique se poursuivait à un rythme soutenu. Les techniques agricoles sensiblement améliorées par rapport à celles en vigueur jusqu’au Xe siècle, furent cependant incapables de satisfaire les besoins d’une population accrue. C’est alors que réapparurent d’abord des disettes localisées.
Puis au XIVe, ce sont les catastrophes majeures qui se sont abattues sur l’Europe occidentale. Sur fond de mal nutrition et de véritables famines, agrémentées de révoltes et de guerres, c’est la grande peste qui fit son apparition à Marseille en 1347 et fit périr en quelques années plus de la moitié de la population européenne.

Au seuil du XIVe siècle, nos ancêtres se sont trouvés très démunis. Devant ce monde relativement surpeuplé, la seule parade mise en œuvre a été le retour aux pratiques malthusiennes (mariages tardifs, célibat, avortements, infanticides) qui avaient disparu pendant la période de prospérité.
Des tentatives maladroites de surexploitation des sols ont abouti à une dégradation des écosystèmes et finalement à une baisse de la production.

La véritable parade ne sera connue que plus tard. C’est la « première révolution agricole des temps modernes » (1)Pour une information sur l’évolution de l’agriculture du néolithique à nos jours, on peut se reporter au livre de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart : Histoire des agricultures du monde Seuil 1997 ed 2002 collection « histoire » 658 pages. Elle a fait son apparition en Flandre au XVe siècle et a consisté pour l’essentiel à éliminer les jachères. Cette révolution n’entrera en application que très
lentement ; elle ne se généralisera en Europe qu’au XIXe siècle. Ce n’est pas pour des raisons techniques que ces progrès ont été freinés. Les obstacles tenaient pour l’essentiel au régime de la propriété des terres, notamment le droit de vaine pâture et l’assolement obligatoire. (2)Pour plus de détails, voir Mazoyer-Roudart, ouvr cité.

Nous sommes au XXIe siècle…

...À la fois plus chanceux et plus exposés que nos ancêtres. Plus exposés parce que les désastres qui nous menacent sont encore plus étendus et plus intenses que ceux qui ont décimé la population européenne au XIVe siècle. Ce qui est en jeu, en effet, ce n’est rien de moins que la disparition de la civilisation et peut-être même de l’espèce humaine. : « … il nous reste moins d’une décennie pour réduire drastiquement notre consommation d’énergie fossile carbonée – et de viande, accessoirement – sous peine d’un effondrement de la civilisation d’ici la fin du siècle. »(3)Bernard PERRET Au delà du marché Institut Veblen 2015, page 19

Nous sommes aussi plus chanceux, car les remèdes, au moins, dans leurs grandes lignes sont connus.
En effet, l’essentiel des menaces est d’ordre écologique : réchauffement climatique, perte de bio-diversité, déforestations abusives, pollutions diverses, bétonisation des sols, épuisement des ressources naturelles, etc… Il faut citer également l’interrogation sur la capacité de la planète à nourrir une population mondiale qui devrait atteindre vers 2050 une dimension de l’ordre de 9 à 10 milliards d’individus (7 milliards aujourd’hui). (4)L’agronome Marc Dufumier explique, dans un livre récent, de lecture facile, comment la planète peut nourrir 9 milliards d’hommes : Marc Dufumier Famine au sud, malbouffe au nord Ed Nil 2012, 186 pages.
Comme au XIIIe siècle, ce n’est pas tant que la planète soit trop peuplée, mais c’est une croissance plus rapide que celle de l’évolution des méthodes agronomiques et des systèmes économiques.
Les parades : limitation drastique de nos consommations énergétiques, transformations de nos agricultures aussi bien au sud qu’au nord, ce qui implique que nous remettions en cause nos modes de vie en occident et que les pays en voie de développement n’adoptent pas un modèle calqué sur le notre. Nous devrions mettre un frein à notre frénésie de déplacements, n’utiliser l’avion qu’à titre exceptionnel, préférer les transports en commun à la voiture individuelle, manger moins de viande et de sucre (ce qui serait bénéfique aussi pour notre santé), renoncer à « manger des cerises en hiver…. »

Rien de bien dramatique, mais nous renâclons et ceci pour deux raisons.
Tout d’abord parce que la révolution est à faire dans nos têtes. Nous sommes façonnés, depuis au moins deux siècles, par l’idéologie de l’émancipation de l’individu. Nos désirs deviennent vite des besoins et nous refusons les contraintes qui nous empêchent de les assouvir. Consciemment ou non, nous sommes tous imprégnés de cette mentalité.

Une seconde raison intervient. Les précautions écologiques fonctionnent comme des freins à une croissance économique déjà ralentie dans le monde développé (5)Pourquoi la croissance n’est pas au rendez-vous dans les pays anciennement industrialisés ? Voir un article très court et très clair de Bernard Perret dans le N° de la revue Esprit de novembre 2011, pages 15 à17.. Or la croissance fonctionne comme une drogue dont nous ne pouvons pas nous passer. Les nations occidentales sont accablées par des montagnes de dettes tant publiques que privées et une croissance vigoureuse serait la bienvenue pour les aider à sortir d’impasses financières angoissantes.
La crise de l’emploi particulièrement sensible en France joue dans le même sens. La majorité des décideurs sont convaincus que seule une croissance vigoureuse nous permettrait de retrouver le chemin du plein emploi. Nous voyons comme une évidence les destructions d’emplois (dans l’industrie automobile, l’aéronautique, les travaux publics…) qu’impliquerait une politique de restauration de la nature. Les créations d’emplois dans les énergies renouvelables, la rénovation des bâtiments, dans un nouveau système agricole, sont moins évidentes.

Nous sommes bien capables de concevoir un monde sans croissance ou plutôt à croissance très ralentie ; mais nul ne sait de façon précise comment passer d’un système productiviste animé par la concurrence et soutenu par une consommation débridée, à une société plus sobre où la concurrence laisserait place, au moins partiellement à la coopération et à la solidarité.

Même pour ceux d’entre nous qui sont bien convaincus qu’il est possible de vivre mieux en consommant moins, il est difficile de renoncer à nos habitudes. Que dire de ceux pour qui l’usage de la voiture pour le moindre déplacement est un droit sacré ?

Allons-nous persister à vouloir toujours produire plus, à n’importe quel prix écologique, pour pouvoir consommer plus, sans en tirer des satisfactions évidentes ? : attitude suicidaire.
Ou bien, nous aurons le courage de renoncer aux mirages de la société de consommation ? Comprendrons-nous que l’intérêt général doit primer sur nos désirs individuels, qu’il est vain de vouloir repousser toujours plus loin les limites ? Alors, nous pourrions peut-être inventer un monde plus juste, plus égalitaire, plus pacifié, sans pour autant prétendre retrouver le paradis perdu !

En ce début d’année 2016, au lendemain de la COP 21, où en sommes nous ?

L'accord adopté le 12 décembre 2015 laisse perplexe.
D’une part il faut saluer l’ambition affichée ; les espoirs les plus optimistes sont même dépassés, puisque l’objectif retenu finalement, c’est la limitation à 1,5 ° de la hausse des températures moyennes et non plus 2 ° comme le recommandait le GIEC.

Il faut aussi se réjouir que les 195 États participants, qui représentent la quasi-totalité des émetteurs de gaz à effet de serre aient pris des engagements de réduction de ceux-ci.
Parmi eux, les grands pollueurs (États-Unis, Chine, Inde)
Rappelons que les accords de Kyoto en 2005 n’étaient signés que par des États qui ne représentaient que 29 % des émissions mondiales.
Ainsi la conférence a défini des objectifs très ambitieux ; pour les atteindre, des mesures draconiennes devraient être mises en œuvre sans perte de temps et c’est là qu’il est permis de s’interroger.
En effet les engagements pris par les 195 Etats mis bout à bout, aboutiraient, s’ils étaient tenus, selon les estimations des experts à une augmentation de la température moyenne de l’ordre de 2,7 ° d’ici 2100.
En outre les engagements des États ne sont assortis d’aucune contrainte et nous savons bien que les États, encore plus que les individus, ont tendance à oublier leurs engagements.
Ceux-ci sont formulés de façons disparates ; la sortie progressive des énergies fossiles n’est pas évoquée, pas plus que la mise en œuvre d’une fiscalité du carbone. Les moyens de contrôle des émissions ne sont pas envisagés.
À partir de 2020, les parties signataires doivent se retrouver tous les 5 ans afin de renforcer leurs ambitions ; mais que se passe-t-il si, d’ici 2020 des dérapages se produisent par rapport aux engagements ? Perdre 5 ans qui risquent de s’ajouter au temps perdu depuis Copenhague (2009), c’est énorme ; plus nous tarderons à prendre des mesures efficaces, plus il sera difficile d’atteindre les objectifs énoncés.

Comment expliquer ce hiatus entre les objectifs et les moyens ?
Bien sûr on va évoquer à juste titre le refus par les États-Unis de toute mesure contraignante, la pression des États pétroliers, ainsi que celle des lobbys du pétrole et de l’automobile. Tout ceci est réel, mais il faut bien aussi être conscients qu’aucun gouvernement n’a envie de se trouver contraint d’instaurer une taxe carbone qui serait très impopulaire, voire à l’origine de troubles sociaux graves.
En effet, malgré les prises de position encourageantes de quelques ONG, l’opinion publique n’est pas préparée, dans une large majorité, à renoncer aux facilités procurées par l’énergie à (relativement) bon marché. Pour ceux-là mêmes, et ils sont peu nombreux, qui prennent conscience de la gravité du péril climatique, il n’est pas évident de renoncer à des habitudes « énergivores ». Il me semble que Daniel Cohen a résumé la situation d’une formule heureuse :
« Pas davantage qu’on peut exiger d’une personne anxieuse ou dépressive qu’elle arrête de fumer, on ne peut attendre des sociétés modernes, déjà traversées par d’immenses inquiétudes, qu’elles se mobilisent spontanément sur un objectif planétaire. Inquiètes de la disparition de la croissance, les sociétés avancées ont peu d’appétence pour des mesures qui pourraient la réduire. »
« Pour trouver les ressources morales et politiques qui leur permettent de se hisser à la hauteur du risque écologique, il faut que nos sociétés passent par un préalable décisif, qui est de (re) trouver confiance dans leur possibilité de construire un avenir partagé. Y parviendront-elles ? »(6)Daniel COHEN : Le Monde est clos et le désir infini Albin Michel 2015 pages 138/139

Saurons-nous convaincre nos contemporains qu’un monde plus accueillant, plus convivial et fraternel est possible ? Un monde moins abondant en biens marchands, mais où la coopération et la solidarité feraient contre poids à une concurrence mieux régulée ? (7)À ce propos, voir le petit livre de Bernard PERRET Au-delà du marché Institut Veblen 2015 97 pages.
Les jeunes générations, qui ont moins bien profité des facilités de la société de consommation et n’ont pas connu les perspectives euphoriques ouvertes par la croissance économique, sont peut-être plus perméables à ces arguments.
Il nous reste peu de temps pour les convaincre. Il appartient à tous ceux qui ont conscience de la nécessité urgente d’un changement de cap de réunir leurs efforts pour amorcer une nécessaire évolution des mentalités.

Robert Picard
4 janvier 2016

 

A ux réflexions qui précédent j’ajouterai en annexe, quatre questionnements.

La COP 21 s’est focalisée exclusivement sur le réchauffement climatique.
D’autres atteintes écologiques ne sont elles pas aussi porteuses de perturbations susceptibles de mettre en péril la survie de l’humanité ?
Peut-on, par exemple, continuer impunément à traiter les océans comme des poubelles ?
Quelle serait l’incidence de la disparition des insectes pollinisateurs sur la sécurité alimentaire ?
Les perturbateurs endocriniens ne sont ils pas des bombes à retardement qui risquent de nous réserver des surprises fort désagréables ?
Peut-on continuer à réduire les surfaces végétalisées ? (baisse des productions alimentaires, mais aussi augmentation des risques d’inondations)

Le progrès technique ?
Certains rêvent de techniques qui permettraient de continuer à bruler du charbon, du pétrole ou du gaz, sans incidence sur le climat, grâce à des pièges à carbone.
D’autres mettent leur espoir dans des moteurs à hydrogène non producteurs de GES.
On ne peut pas refuser à l’avance tout progrès technique. Il est certain que, si des procédés efficaces, à coût supportable et sans effets pervers, étaient mis au point, ils seraient préférés à la sobriété énergétique.
Mais le progrès technique par nature est imprévisible et il serait très imprudent de parier sur des inventions hypothétiques.

Le nucléaire ?
Une énergie qui comporte de gros inconvénients bien connus, mais aussi l’immense avantage de ne pas produire de GES.
Peut-on s’en passer ?
Les énergies renouvelables sont intermittentes. Pas d’éolien lorsque la vitesse du vent est inférieure à 20 kms/heure ; pas de photovoltaïque la nuit. Et nous ne savons pas stocker l’énergie électrique.
Pour pallier les déficiences des renouvelables, est il préférable d’avoir recours au risque du nucléaire ou aux nuisances certaines des centrales à charbon, gaz ou pétrole ?
Ou encore, serons nous capables d’accepter des périodes de privation quasi totale d’énergie électrique ? Notamment la nuit ?

Des incohérences.
Au lendemain de la COP 21, les États Unis décident d’abolir la loi qui leur interdisait d’exporter des produits pétroliers. Leur production abondante de pétrole issu de la fracturation géologique va leur permettre d’inonder le marché, ce qui va provoquer une baisse des cours déjà très bas. Si le pétrole bon marché, c’est bon pour la croissance, c’est très mauvais pour l’environnement.
Est-il raisonnable de construire un super aéroport près de Nantes, à un moment où les engagements de limitation des GES, devraient logiquement entraîner, si non une baisse, tout au moins une stabilisation du trafic aérien ?
Les productions prévues d’Air bus (mais aussi de Boeing) seraient elles tenables si le prix du kérosène était significativement alourdi par une taxe carbone ?

Notes   [ + ]

1. Pour une information sur l’évolution de l’agriculture du néolithique à nos jours, on peut se reporter au livre de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart : Histoire des agricultures du monde Seuil 1997 ed 2002 collection « histoire » 658 pages
2. Pour plus de détails, voir Mazoyer-Roudart, ouvr cité.
3. Bernard PERRET Au delà du marché Institut Veblen 2015, page 19
4. L’agronome Marc Dufumier explique, dans un livre récent, de lecture facile, comment la planète peut nourrir 9 milliards d’hommes : Marc Dufumier Famine au sud, malbouffe au nord Ed Nil 2012, 186 pages.
5. Pourquoi la croissance n’est pas au rendez-vous dans les pays anciennement industrialisés ? Voir un article très court et très clair de Bernard Perret dans le N° de la revue Esprit de novembre 2011, pages 15 à17.
6. Daniel COHEN : Le Monde est clos et le désir infini Albin Michel 2015 pages 138/139
7. À ce propos, voir le petit livre de Bernard PERRET Au-delà du marché Institut Veblen 2015 97 pages.

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