Église et églises locales : pourquoi des ministères ?

Anne Righini présente sa démarche : partir de la signification du Royaume annoncé par Jésus, pour aller vers l’Église aussi bien au singulier qu’au pluriel, et reconnaître enfin la difficulté de constituer son unité. Comment, dans ce but, l’Église des premiers siècles a-t-elle inventé les ministères, dont celui de l’évêque ?

Cette fête du Christ, Roi de l’univers, est un moment tout à fait pertinent pour réfléchir à l’Église et à notre assemblée comme Église locale, en référence à l’Église ancienne, et porter ce souci de l’unité si actuel.

Contempler le Christ-Roi nous permet de prendre nos distances avec toute tentation de comprendre la mission de l’Église comme celle de l’établissement d’un Royaume sur la terre. « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »

Nous célébrons cette fête le dernier dimanche de l’année liturgique pour nous rappeler que le Royaume est bien le terme du pèlerinage de l’Église sur la terre. Car l’Église est une Église en marche. Les chrétiens doivent vivre dans un monde sauvé, mais dans l’attente du plein accomplissement de ce salut. Ils doivent inventer une façon de vivre particulière, qui soit signe de la Bonne Nouvelle qu’ils ont reçue.

Pour mieux comprendre la vie en Église, il est parfois bon de revenir aux origines.
Sur les chemins de Palestine, les disciples avaient perçu que le Royaume dont Jésus parlait était très différent de celui qu’ils croyaient attendre. Dans les temps qui ont suivi les événements de pâque, les disciples ont petit à petit pris conscience de la portée de ce qu’ils venaient de vivre. Des temps nouveaux s’ouvraient pour l’humanité, sauvée par la passion et la résurrection du Christ. Dieu a vaincu la mort, et le Règne de Dieu est définitivement inauguré. Mais si le Royaume promis est bien présent, il est également en apparence inaccessible, invisible. Seul Dieu a la clé du temps pour décider de son avènement complet. La première épitre aux Thessaloniciens que nous avons lue tout au long des dernières semaines est témoin des interrogations autour de cette attente du  » jour du Seigneur « .

Les Apôtres sont partis « dans le monde entier », ils ont annoncé l’Évangile. Ceux qui l’ont reçu se sont rassemblés en groupes de croyants, auquel a été donné le nom d’Églises. Le signe vivant de l’Évangile reçu est un signe ecclésial, une réalité de communion où les chrétiens vivent l’amour mutuel.

Qu’est-ce que cette Église ou ces Églises ? Pourquoi utiliser le singulier et le pluriel ?
Église, ekklesia signifie l’assemblée de ceux qui sont appelés et qui ontrépondu à cette convocation.
Dès le Nouveau Testament, et encore aujourd’hui, le terme Église est utilisé aussi bien au singulier qu’au pluriel. Le pluriel parle de la multiplicité des Églises locales. Mais selon la conviction du Nouveau Testament et des premiers chrétiens, c’est bien l’unique Église de Dieu qui est présente concrètement dans chaque Église locale.

L’Église, bien que dispersée dans le monde entier jusqu’aux extrémités de la terre, a reçu des apôtres et de leurs disciples la foi en un seul Dieu, Père tout‑puissant, et en un seul Christ Jésus, le Fils de Dieu, qui s’est incarné pour notre salut, et en l’Esprit Saint (…). Ayant donc reçu cette foi l’Église, bien que dispersée dans le monde entier, la garde avec soin, comme n’habitant qu’une seule maison, elle y croit d’une manière identique, comme n’ayant qu’une seule âme et qu’un même cœur, et elle la prêche, l’enseigne et la transmet d’une voix unanime, comme ne possédant qu’une seule bouche. Car, si les langues diffèrent à travers le monde, le contenu de la Tradition est un et identique. D’après Irénée de Lyon, Contre les Hérésies.

Paul parle dans sa première épitre de « l’Église de Dieu qui est à Corinthe ». Le singulier souligne bien qu’il s’agit de l’unique Église de Dieu. L’indication d’un lieu précis, Corinthe, nous indique que l’Église de Dieu peut également être ailleurs. Mais à chaque fois, c’est l’Église de Dieu, pleine et entière. Ainsi, aujourd’hui comme hier, dans chaque Église locale qui célèbre l’eucharistie, à Saint Merry aujourd’hui, ce n’est pas une partie, mais l’unique Église de Jésus-Christ qui est réellement présente et manifestée.

L’Église existe dans et à partir des multiples Églises locales et réciproquement les nombreuses Églises existent dans et à partir de l’Église unique, qu’on peut appeler Église universelle. C’est cette plénitude de l’Église dans chaque Église locale qu’il faut contempler lorsque dans le Credo nous affirmons croire à l’Église catholique. Il y a simultanéité et interpénétration entre l’Église universelle et l’Église locale, c’est-à-dire le groupe de chrétiens qui se réunit pour célébrer l’eucharistie.

Mais dans une Église multiple et diverse, existant concrètement dans de multiples Églises locales, comment vivre dans l’unité ?

Rappelons-nous, l’unité, c’est ce pour quoi Jésus a prié lors de sa dernière soirée sur cette terre.
Dans le Nouveau Testament, nous rencontrons une Église ou des Églises en train de se construire. Le Christ n’a pas organisé son Église, il est mort et ressuscité, et a promis l’Esprit. Pour les premières générations de chrétiens comme pour nous aujourd’hui, dans l’attente du Règne, l’unité est la question la plus difficile. L’unité au sein de l’Église locale, l’unité de la foi, l’unité des Églises entre elles.

La réalité rattrape très vite les premiers chrétiens. La communion entre gens très différents est ce qu’il y a de plus difficile à vivre. Paul, les Apôtres se sont trouvés au cœur de crises qui ont secoué les Églises locales et qui ont souvent été vitales et décisives pour la jeune Église. Il y a une illusion dont il faut absolument se garder : en nous penchant sur les « commencements » de l’Église, nous ne trouverons pas une unité harmonieuse, de l’ensemble des chrétiens dans une communion parfaite. La première épitre aux Corinthiens nous livre un échantillon de cette réalité : « Les gens de Chloé m’ont appris qu’il y a des divisions parmi vous. « Moi, j’appartiens à Paul, Moi à Apollos, moi à Céphas. » Le Christ est-il divisé ? »

Tant que les Apôtres étaient vivants, ils ont porté cette charge de l’unité. Mais avec leur disparition, les générations suivantes doivent s’organiser. Les chrétiens découvrent qu’ils doivent approfondir la compréhension de la foi, et se donner des structures, des institutions, des règles de vie. Ils doivent prendre en charge l’unité de l’Église et des Églises. Très vite, des ministères, des personnes chargées au sein de l’Église d’un service particulier, porteront la charge de l’unité.

Je vous propose de lire un passage des Actes des Apôtres au chapitre 6 pour découvrir l’Église au travail pour l’unité.
« Le nombre des disciples augmentait, et les Hellénistes se mirent à récriminer contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient oubliées dans le service quotidien. » Peu importe le prétexte, il y a une dissension au cœur du groupe des disciples, et elle nécessite une prise en charge. La suite de l’histoire nous montre la créativité de l’Église. « Cherchez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis d’Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cette fonction. » On choisit Étienne, et 6 autres, on les présenta aux Apôtres, on pria et on leur imposa les mains.

On interprète un peu trop souvent ce passage comme une spécialisation des ministères, les uns étant voués au service de la parole, les autres au service des tables. La suite du récit des Actes des Apôtres ne va pas dans ce sens : on y voit en effet Etienne œuvrant comme un évangéliste ; Philippe dans une activité missionnaire. Il faut sans doute interpréter l’institution de ces 7 hommes au service du groupe ecclésial comme étant plus particulièrement en charge des chrétiens de langue grecque, issus du paganisme, et de leur unité avec le groupe de langue hébraïque.

On voit donc apparaître une façon de faire qui ne va plus cesser de structurer l’Église tout au long de l’histoire : des personnes sont choisies pour un ministère, qui est toujours un ministère au service de la communion, quel que soit le contenu spécifique du service rendu. Ils sont choisis pour leurs qualités humaines et spirituelles. Mais ce choix humain est insuffisant pour instituer le ministre. Il faut prier et l’imposition des mains est nécessaire pour que l’Esprit emplisse ses personnes, qui ont toutefois été choisies parce que remplies d’Esprit. C’est l’ensemble du processus qui désigne la façon de faire de l’Église comme un groupe à la fois pleinement humain et pleinement divin.

En face d’une situation de crise, il n’y a qu’une seule référence, un seul critère, le Christ crucifié, qui a donné sa vie par amour et que Dieu a ressuscité. Il s’agit de sortir de l’impasse par le haut, d’inventer un chemin avec le Christ. L’organisation et la vie des Églises doit être le signe et le moyen de ce chemin.

Très vite l’Église se structure en Églises locales, centrées sur la célébration de l’eucharistie et sous la présidence de l’évêque, assisté des presbytres (le presbyterium) et des diacres.
Ainsi, Ignace d’Antioche écrit aux alentours de l’an 110 :  » Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ suit son Père, et le presbyterium comme les Apôtres ; quant aux diacres, respectez-les comme la loi de Dieu. Que personne ne fasse, en dehors de l’évêque, rien de ce qui regarde l’Église. Que cette eucharistie seule soit regardée comme légitime, qui se fait sous la présidence de l’évêque ou de celui qu’il en aura chargé. » Lettre d’Ignace d’Antioche aux Smyrniotes. Les Pères Apostoliques, Foi Vivante, Cerf, 1990, 207-208

Aux alentours du 3° siècle, l’Église est structurée en Églises locales, qui se rassemblent pour l’eucharistie sous la présidence de l’évêque, suivant un principe qui sera ensuite confirmé au concile de Nicée, celui d’un seul évêque par ville. Les Églises locales jouissent d’une grande autonomie, elles sont très diverses, mais elles se comprennent une.

L’évêque a pour tâche première l’unité de l’Église, aussi bien dans la foi que dans sa pratique quotidienne. Aidé par les prêtres et les diacres, il est en charge du soin de son Église locale autant que de l’unité de la grande Église.

Observons dans un texte très ancien la description de l’ordination de l’évêque.
 » Qu’on ordonne celui qui a été choisi par tout le peuple. Lorsqu’on aura prononcé son nom et qu’il aura été agréé, le peuple se rassemblera avec le presbyterium et les évêques qui sont présents, le jour du dimanche. Du consentement de tous, que ceux-ci lui imposent les mains, et que le presbyterium se tienne sans rien faire. Que tous gardent le silence, priant dans leur cœur pour la descente de l’Esprit. Après quoi, l’un des évêques présents, à la demande de tous, en imposant la main à celui qui est fait évêque, prie en disant … » (suit la prière d’ordination). D’après la Tradition apostolique d’Hippolyte, début du III° siècle.

Nous retrouvons bien ce que nous avons vu dans les actes des apôtres : le futur évêque a été choisi, mais il est nécessaire de prier sur lui pour la descente de l’Esprit. Mais ce texte nous apprend également beaucoup sur la compréhension de l’unité de l’Église au sens large. Ce sont des évêques voisins qui prient sur le futur évêque, comme les apôtres ont prié sur les 7 dans les Actes des Apôtres. Ainsi se constitue une sorte d’unité de l’Église, dans le temps et dans l’espace, qui est véhiculée par la personne des évêques.

Que nous apprend pour nous aujourd’hui cette histoire primitive de la structuration de l’Église autour de la célébration de l’eucharistie, de l’évêque et du ministère ?
Nous aussi, nous devons nous considérer comme une Église en route. Si le voyage de l’Église n’est pas pour une destination inconnue, puisque nous marchons vers le Royaume, le chemin est à inventer en permanence. Mais à la différence des premiers chrétiens, nous avons une histoire de deux millénaires de vie en Église. Cette histoire nous a donné des institutions et des règles de vie.
Nous vivons notre foi chrétienne en groupes locaux, qui placent l’eucharistie au centre de leur vie croyante, et c’est pour cela qu’on les appelle des Églises locales. Ces Églises locales, nous avons dans la foi la certitude que chacune d’entre elle est l’Église de Jésus-Christ dans son ici et maintenant, dans l’unité de la seule grande Église de Jésus-Christ. Mais nous devons en permanence, avec l’aide de l’Esprit, veiller à l’unité de l’Église.

 Nous avons reçu le ministère chrétien au service d’une Parole, celle de Jésus ressuscité. Dans l’Esprit et au cœur de l’Église, le ministère, et plus particulièrement celui de l’évêque et des prêtres, est au service de l’unité, de l’unité au sein de l’Église locale, de l’unité de la grande Église. C’est pourquoi, les textes des prières eucharistiques nous invitent à prier pour le pape, notre évêque, pour les évêques, les prêtres, les diacres et tous ceux qui sont en charge de l’Église. Par cette prière, nous ne confions pas seulement au Seigneur la difficulté de leur charge, mais bien l’unité de son Église répandue à travers le monde. Au sein de notre Église locale, nous nous reconnaissons membre de l’unique Église dispersée jusqu’aux extrémités de la terre.

C’est à cette unité d’une unique Église présente concrètement dans l’Église locale qui se réunit ici et maintenant pour célébrer l’eucharistie que je vous invite à réfléchir aujourd’hui. Comment réaliser, au deux sens du terme réaliser, prendre conscience de et faire, l’unité de l’Église ?

Anne Righini
Dimanche 26 novembre 2017

Prochaines interventions :
– Dimanche 28 janvier 11h15 : Ministère et ministères à la fin du XXème siècle
– Dimanche 8 avril 11h15 : Au-delà de Vatican II

 

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