Béatifications, une joie incomplète

Le Vatican a rendu public samedi 27 janvier 2018 le décret de « béatification de Mgr Pierre Claverie, ancien évêque d’Oran, et de ses 18 compagnes et compagnons tués par haine de la foi en Algérie entre 1994 et 1996 ».

 

« Notre Eglise est dans la joie »

Joie !

« Notre Eglise est dans la joie » écrivent les quatre évêques d’Algérie au lendemain de ce décret. « La grâce nous est donnée de pouvoir faire mémoire de nos dix-neuf frères et soeurs en qualité de martyrs, c’est-à-dire, selon le sens du mot lui-même, de témoins du plus grand amour, celui de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Nos frères et soeurs n’accepteraient pas que nous les séparions de ceux et celles au milieu desquels ils ont donné leur vie… Parmi eux nous faisons mémoire des 99 imams qui ont perdu la vie pour avoir refusé de justifier la violence… » Un texte fort, tonique, qui mérite d’être lu, médité et… retransmis.

Ajoutons que, parmi ceux qui ont risqué et perdu leur vie en fidélité à leur foi et en fraternité spirituelle  avec « l’Autre », comment ne pas nommer  « Mohamed » Benmechay, assassiné en novembre 1959 après avoir sauvé la vie à Christian de Chergé (Fadela Semaï, L’ami parti devant, Albin Michel, 2016) ; ou encore le chauffeur de Pierre Claverie, Mohamed Bouchikhi : actuellement, on peut voir la pièce lumineuse qui leur est consacrée, Pierre et Mohamed, d’Adrien Candiard,  au Forum 104, 104 rue de Vaugirard, Paris VIe.

« Tués par haine de la foi »

Joie, joie profonde mais joie incomplète. Joie mêlée de tristesse.
Largement reproduite dans les différents médias français et algériens, la formulation du décret du Vatican qui stipule que ces hommes, ces femmes ont été « tués par haine de la foi, en Algérie de 1994 à 1996 » n’est pas « juste » – dirait Pierre Claverie – pour différentes raisons.
Tout d’abord, en ce qui concerne les circonstances de la mort des moines, est-il besoin de le préciser, la thèse officielle du gouvernement algérien accusant les GIA, Groupes Islamistes Armés n’a pas tardé à s’écrouler devant l’exigence des parties civiles. Les intérêts économiques, financiers algéro-français et autres étant très présents, la recherche du profit passera-t-elle, une fois de plus, avant la recherche de la justice et de la vérité avec la complicité du plus grand nombre – sinon de tous, tendrait à dire Etty Hillesum. La justice arrivera-t-elle à passer ?
Précision importante : il ne s’agit aucunement ici d’ignorer les communiqués des groupes armés revendiquant leurs actes pour des raisons religieuses – ainsi en a-t-il été, par exemple, pour les douze Croates et Bosniaques  assassinés en tant que chrétiens. Il s’agit avant tout de ne pas tomber dans le piège qui amalgame l’islamisme politique, « une idéologie meurtrière, défiguration de l’islam » et l’islam pratiqué pacifiquement au quotidien, en France comme ailleurs.
Ensuite, cette formulation – « tués par haine de la foi » – est ressentie à juste titre comme blessante et peu fraternelle par nombre de nos amis musulmans et donne des semelles de plomb aux acteurs du dialogue islamo-chrétien.

Soyons frères universels…« jusqu’au bout »

Redonnons la parole aux évêques d’Algérie : « Mais nous ne sommes pas, aujourd’hui, tournés vers le passé. Ces béatifications sont une lumière pour notre présent et pour l’avenir. Elles disent que la haine n’est pas la juste réponse à la haine, qu’il n’y a pas de spirale inéluctable de la violence. Elles veulent être un pas vers le pardon et vers la paix pour tous les humains, à partir de l’Algérie mais au-delà des frontières de l’Algérie. Elles sont une parole prophétique pour notre monde, pour tous ceux qui croient et oeuvrent pour le vivre ensemble. Et ils sont nombreux ici dans notre pays et partout dans le monde, de toute nationalité et de toute religion. (..) C’est le sens profond de cette décision du Pape François. Plus que jamais, notre maison commune qu’est notre planète a besoin de la bonne et belle humanité de chacun… »

Cette béatification est une invitation à multiplier les rencontres islamo-chrétiennes et interreligieuses.

Un outil pour mieux aborder celles-ci, parmi d’excellents ouvrages, est celui de Christian Salenson, Christian de Chergé, une théologie de l’espérance (Bayard, 2009), véritable manuel à la pédagogie inspirée, ouvrage très lisible qui propose quelques intuitions théologiques qui sont autant d’antidotes à une tentation prosélyte comme à un repli identitaire.

Aujourd’hui enfin, comment ne pas avoir une pensée toute fraternelle pour le frère Jean-Pierre Schumacher, âgé de 94 ans et dernier survivant de la communauté trappiste de Notre-Dame de l’Atlas à Tibhirine, installée depuis l’année 2000 à Midelt au Maroc ? Toujours « priant parmi d’autres priants », il confiait encore dernièrement à l’hebdomadaire La Vie du 8 février 2018, la « spécificité » toujours actuelle de l’engagement qu’il partageait avec ses frères : « Découvrir la beauté et le travail de l’Esprit saint en chacun, y coopérer, l’encourager. Sans aucun désir de prosélytisme… » car « un même Esprit agit dans le coeur des hommes de foi et de prière qui se laissent conduire par Dieu ».

Le 12 mars 2018, Jean-Marc Noirot

Le Réseau Spiritualités-Fraternités fera paraître prochainement un article plus développé sur ce sujet. Vous pouvez  le demander à lettre-rsf-saint-merry@orange.fr

1 Commentaire

  • Oui, la formulation « haine de la foi » est d’autant plus malheureuse que, même s’il ne s’était pas agi d’un crime politique dans le cas des moines, il me semble que c’est avant tout la haine du rapprochement, la haine de la paix, particulièrement dans le cas de Pierre Claverie. Mais de toute façon toute formulation de béatification qui utilise un vocabulaire guerrier est néfaste et l’accent devrait se porter sur l’amour des béatifiés face à un regusto de cet amour, et non sur la « haine » des exécuteurs.
    Je suis frappée de voir combien ce qui paraît le plus normal à beaucoup, sans doute la majorité, est la vengeance – par exemple dans les séries policières les meilleures, au point de justifier des manquements à l’éthique et au devoir professionnels.
    Je le vois aussi dans les réseaux sociaux que m’oblige à fréquenter mon travail de protectrice animale.
    L’Église, elle, a le dépôt du: « Pardonne-leur , Père, ils ne savent pas ce qu’ils font », sans qu’il s’agisse de nier la haine. Elle est là, c’est évident, inutile donc de la signaler- mais ce n’est pas ce qu’on célèbre.
    Je ne vois pas Pierre Claverie ni les moines se réjouir de cette formulation.

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