« A las cinco de la tarde »

« Être pour, être contre les corridas ? Pour moi la question ne se pose pas en ces termes, mais il y a bien des questions, il n’y a même que des questions ». Le journal de Jean Verrier
« Après-midi sur les bords du Rhône »
« Après-midi sur les bords du Rhône »

Dimanche 7 septembre. Après-midi sur les bords du Rhône, à la Guinguette du « Patio Camargue » qui porte la marque de Chico et de ses « Gipsy Kings ». C’est un vrai petit village avec roulottes colorées, salle de spectacle, église, et bien sûr, exposition de photos. Chaïb, le frère de Chico, nous le fait visiter. Au retour, en rangeant notre voiture sur le parking qui longe la rue Sixte Quenin (qui ne fut pas empereur romain mais maire d’Arles de 1934 à 36), juste derrière ce qu’il reste de la façade 17ème siècle de l’église des Carmes déchaussés, je découvre que ce coin de terre battue est une place. Elle est dédiée à José Reyes (1928-1979), chanteur et guitariste flamenco qui fut l’ami de Manitas de Plata, de Picasso, Cocteau, Dali, Lucien Clergue… Sur la plaque qui porte son nom on lit : « Gitan poète ».

« ...à la Guinguette du “Patio Camargue” qui porte la marque de Chico et de ses “Gipsy Kings” »
« …à la Guinguette du “Patio Camargue” qui porte la marque de Chico et de ses “Gipsy Kings” »
« C’est un vrai petit village avec roulottes colorées... »
« C’est un vrai petit village avec roulottes colorées… »
« ...et bien sûr, exposition de photos »
« …et bien sûr, exposition de photos »
« Je découvre que ce coin de terre battue est une place »
« Je découvre que ce coin de terre battue est une place »

 

 

« à la librairie Actes Sud »
« à la librairie Actes Sud »

Lundi 8 septembre. Je suis allé acheter Le Royaume, le dernier roman d’Emmanuel Carrère, à la librairie Actes Sud. J’ai traversé le rayon des BD, jeté un œil au rayon Spiritualité, passé devant le Hammam pour entrer dans le restaurant marocain « L’Entrevue », j’ai pris le programme des 3 cinémas (en couverture Mademoiselle Julie de Liv Ullman), j’aurais pu monter quelques marches pour revoir l’exposition Pistoletto à la chapelle du Méjean, tout cela sous un même toit… et je suis ressorti Place Nina Berberova : c’est mon parcours préféré dans cette petite médina culturelle.

« Harmonia Mundi, l’autre éditeur-libraire-disquaire arlésien »
« Harmonia Mundi, l’autre éditeur-libraire-disquaire arlésien »

N’y ayant cependant pas trouvé le livre de poésie de Marie Huot que je cherche, je suis allé chez Harmonia Mundi, l’autre éditeur-libraire-disquaire arlésien, et je me suis souvenu qu’un jour de février 2007, Claire était rentrée bouleversée de l’école : un vieux Monsieur qu’on voyait souvent remonter la rue de La Roquette avec beaucoup de dignité, était tombé au milieu des enfants, Place Paul Doumer, terrassé par une crise cardiaque : c’était Bernard Coutaz, fondateur d’Harmonia Mundi. Je suis heureux de lui rendre ce modeste hommage.

Bernard Coutaz, fondateur d’Harmonia Mundi
« …un vieux Monsieur… était tombé au milieu des enfants, Place Paul Doumer, terrassé par une crise cardiaque : c’était Bernard Coutaz, fondateur d’Harmonia Mundi »

 

 

« À peine »,  de Marie Huot
« À peine », de Marie Huot

Mardi 9 septembre. Marie Huot est poète. Elle est aussi bibliothécaire à la Médiathèque, avec Anne, notre fille, qui est vidéothécaire. Ces dernières années elles présentaient des livres et des films aux détenus de la Maison d’arrêt d’Arles, à la sortie de la ville, où sont « les longues peines ». L’un des prisonniers servait d’intermédiaire. Et quand la prison a été submergée par les inondations de 2003, elles sont allées jusqu’au plateau du Lannemezan où il avait été déplacé. Au bout de 22 ans, il a obtenu une remise de peine. Ce compagnonnage est à l’origine d’un long poème, À peine, « Pour Maxime F. », qui vient d‘être publié aux éditions « Le loup dans la véranda » avec un dessin du peintre Bessompierre en frontispice : « À peu de là/Coule un fleuve presque arrivé à la mer/Celui-là même que/Van Gogh a étoilé de lumières la nuit/La nuit/Que seuls les oiseaux étoilent/De ces tout petits qui cognent à la vitre/À la vôtre/À la mienne/Sans savoir que/Sans savoir que tous les murs/Ne font pas des maisons. »

 

 

Mercredi 10 septembre. Jaoual, notre boulanger de la rue Fleury Prudhon est enfin rentré de vacances, avec son frère Mounir, sa femme et ses trois enfants. Je le croyais tunisien comme Mohamed qui vend pain et pâtisseries à la fenêtre de sa boutique boulevard Clémenceau, mais Jaoual est marocain. Il rentre de Meknès où il a retrouvé pour quelque temps toute sa famille. Il a installé une petite terrasse au coin de la rue sous une statue de Saint-Roch comme il en reste encore quelques-unes dans la ville. Il y a aussi une très belle statue rue de la Roquette, près de la bannière où flotte pour le temps des Rencontres de la photo une maternité marseillaise de Didier Ben Loulou. Celle du coin de notre impasse a été volée. Des pigeons viennent parfois y faire une pause. Je n’y ai jamais vu de colombe.

 

Jeudi 11 septembre. Nous retournons au Musée Réattu, ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte, qui porte aujourd’hui le nom d’un peintre arlésien (1760-1833). Le photographe Lucien Clergue, un des fondateurs des Rencontres internationales de la photo y est à l’honneur en cette année de son 80ème anniversaire. Depuis les fenêtres du musée, on voit la large boucle que dessine le Rhône quand il s’apprête à traverser la ville. Gargouille du Grand Prieuré « Le photographe Lucien Clergue, un des fondateurs des Rencontres internationales de la photo y est à l’honneur

 

Le Musée Réattu, ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte
« Nous retournons au Musée Réattu, ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte »
Gargouille du Grand Prieuré
Gargouille du Grand Prieuré
Lucien Clergue, un des fondateurs des Rencontres de la photo, y est à l’honneur
« Le photographe Lucien Clergue, un des fondateurs des Rencontres internationales de la photo y est à l’honneur »
La large boucle que dessine le Rhône
« Depuis les fenêtres du musée, on voit la large boucle que dessine le Rhône »

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 12 septembre. La Feria du riz commence aujourd’hui. Nous sommes allés faire un tour en Camargue où les rizières commencent à ressembler à des tableaux de Van Gogh pour en cueillir quelques gerbes déjà mûres. Au loin, pas si loin que ça, quelques taureaux, en famille, semblent intrigués par notre passage. La ville retentit des penas qui donnent envie de battre la cadence, et ce soir on pourra boire et danser dans les bodegas, par exemple celle de la grande église (désaffectée) des Frêres prêcheurs, « Les Andalouses », où amateurs et professionnels danseront des sévillanes. Sur les boulevards, abrivados et bandidos (lâchers de taureaux encadrés par les gardians) sont annoncés par l’explosion sourde d’une « bomba ». Ce matin, au « Bar du marché », celui qui suit immédiatement « Le Malarte » et qui est le bar des « aficionados », deux hommes buvaient le pastis accoudés au comptoir : « C’est bientôt la feria. On va se damner. »

 

 

Samedi 13 septembre. Notre amie Christiane, qui séjourne à la maison pour quelques jours, m’invite à la grande corrida de cette feria. Marie n’a pas souhaité nous accompagner. Y serais-je allé sans cette invitation ? C’est une corrida exceptionnelle, celle des 15 ans de « l’alternative » (sorte de baptême tauromachique) du jeune torero arlésien Juan Bautista. Il combattra seul les six taureaux de cette corrida « goyesque », les costumes sont inspirés de ceux du 18ème siècle. Trois artistes (Christian Lacroix, Claude Viallat et Rudy Ricciotti) ont décoré les arènes, une chorale avec soliste et un orchestre de cuivres ponctuent les moments forts. Un défilé d’Arlésiennes précède l’habituel cortège d’ouverture devant des milliers de spectateurs. Rien au-dessus de nos têtes que le ciel très bleu et le soleil qui partage les arènes en ombre et lumière.

 

 

Être pour, être contre les corridas ? Pour moi la question ne se pose pas en ces termes, mais il y a bien des questions, il n’y a même que des questions. L’homme et l’animal, la vie et la mort, la beauté et le malheur. Un fauve de plus de 500 kilos, une demi-tonne de muscles, couronné de deux armes redoutables, jaillit du toril, fait un grand tour de piste en cognant au passage la palissade de bois, pourchassant les petites mouches colorées de vert, de violet, de jaune qui s’agitent autour de lui. La force aveugle et brutale face à la fragilité et à l’élégance. (Violence insupportable du dictateur qui jette ses barils d’explosifs sur des populations innocentes). Ici le sublime côtoie à chaque instant le grotesque. Chaque envol de la cape rouge provoque une acclamation de la foule. À la fin, Juan Bautista a plongé son épée jusqu’à la garde dans « la cruz » (la croix), juste derrière les cornes du taureau, mais le taureau est resté debout et face au torero qui tourne autour de lui, il suit ses déplacements à petits pas. Le torero est rusé et courageux, le taureau est rusé et courageux. Bautista s’approche de lui jusqu’à le toucher et l’accompagne avec respect et complicité dans la mort. Applaudissements. La foule est debout. Mais qui applaudit-on ? Victoire. Mais sur qui ? Sur quoi ?

Jean Verrier

1 Commentaire

  • Cher Jean, j’ai beaucoup aimé toute ta littérature estivale, tous mes remerciements d’autant plus que je ne connais pas du tout Arles….
    mais LA CORRIDA…..
    Là tu me fais hurler d’effroi ….. je ne parle qu’avec mon coeur devant un carnage, cet homme a combattu, tué 6 taureaux dans son après-midi ! tu le dis courageux, oui on peut le dire, mais tuer 6 fois ! un animal innocent,
    ayant perdu d’AVANCE – enfoncer l’épée dans une croix,
    est encore plus atroce – qu’un pays chrétien +++ dit-on, savoure ce spectacle, est pour moi depuis tjrs, une énigme…
    Je suis même choquée, quelque part, que cette image soit publiée ici !
    Ceci n’enlève rien à l’amitié que je te porte,
    mais ce genre de divertissement à mon sens, c’est de la barbarie, et ton beau style, tous les noms connus que tu cites, ne changent en rien mon ressenti devant ce défoulement collectif qui me lève le cœur.

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