AD  NAUSEAM

Pas un jour, pas une semaine où l’Église institutionnelle romaine ne se trouve gravement compromise dans des scandales sexuels tous plus criminels les uns que les autres. Quelles leçons tirer de ces affaires qui blessent profondément nombre de chrétiens ? La chronique d’Alain Cabantous

Pas un jour, pas une semaine où l’Église institutionnelle romaine ne se trouve gravement compromise dans des scandales sexuels tous plus criminels les uns que les autres. D’abord les révélations successives d’une pédo-criminalité à une échelle géographique jamais atteinte, véritable pandémie mondiale selon Marie-Paule Ross*, pour cause d’omerta complice et généralisée, touchant les membres du corps ecclésiastique à tous les échelons de la hiérarchie. Ensuite,  la découverte publique tout aussi criminelle de la soumission et de l’avilissement de religieuses aux appétits inassouvis de ces messieurs du clergé entre viols, prostitution « sacrée » probablement et avortements imposés. On attend la suite de ce feuilleton sordide, nauséabond et hypocrite issue de la Curie d’Augias à travers , par exemple, la « découverte » de la prolifération des enfants de prêtres. Avec l’impression amère qu’en comparaison, les turpitudes pontificales des Borgia à la fin du XVe siècle s’apparentaient aux activités d’un jardin d’enfants. 

En cause, les abus de pouvoir répétés sur les consciences et sur les corps, la défense à tout crin de l’institution au détriment méprisant des victimes et l’impossibilité pour la majorité des clercs de suivre la discipline d’une chasteté imposée. Luther estimait honnêtement que « si, avant la Chute, il était facile d’être vierge et chaste, c’était désormais impossible sans la grâce divine.» Il écrivait à un moment où effectivement les rejetons naturels des papes (Innocent VIII ou Alexandre VI au moins), les frasques libidineuses des cardinaux romains, le nombre élevé de prêtres concubinaires, parfaitement acceptés par leurs paroissiens s’ils ne menaient pas une vie dissolue, détérioraient singulièrement l’image de l’Église, en complément des concussions et des trafics en tous genres. 

Pendant longtemps, d’ailleurs, on nous a appris que ces scandales multiples avaient fait le lit des réformes luthérienne et calviniste. Il faut largement en rabattre puisque la crise et les attentes des chrétiens étaient alors plus spirituelles que morales. C’est dire quand même la pérennité des dérives sexuelles. Pour autant, les remises en ordre initiées par le concile de Trente (1545-1563) et leur laborieuse application ne ramenèrent pas les protestants dans le giron de l’Église de Rome. La valorisation extrême du prêtre, image du Christ, icône intouchable puisque « sacrée », s’accompagna d’une volonté restauratrice des mœurs du clergé catholique qui devait plus que jamais se méfier des « personnes du sexe », bref des femmes. La chasteté et le célibat obligatoire devinrent des règles intangibles.

Toutefois, ces rappels et leurs injonctions ne furent pas toujours suivis des faits en dépit de quelques sensibles inflexions. Veut-on quelques illustrations  pour la seule époque moderne? Dans la République de Venise, entre 1590 et 1680, 18% des cas de pédérastie concernait le clergé qui, pourtant, formait moins de 3% de la population. Dans le diocèse de Grenoble en 1672-1673, 60% des curés étaient accusés par l’évêque de désordres sexuels. Pourcentages tout aussi élevés en Espagne ou au Portugal dont les couvents ressemblaient parfois à de véritables lupanars. Au cours du second dix-huitième siècle, la police parisienne révéla et réprima la fréquentation accrue des ecclésiastiques dans les bordels de la capitale. Les archives de l’Inquisition ou des officialités (tribunaux diocésains) sont remplies de procès impliquant des confesseurs suborneurs (par sollicitatio turpia) ou des directeurs de conscience lubriques. Bien entendu la politique du silence était déjà de mise dans l’institution et les éventuelles punitions assez clémentes.  La liste de cet autre genre de litanies resta longue et se maintint au cours des siècles suivants.

Alors qu’aujourd’hui, tout ou presque tout, éclate au grand jour et blesse profondément nombre de chrétiens, clercs et laïcs, il y a au moins trois leçons à en tirer et à appliquer dans les meilleurs délais:

  • Aucune tolérance pour les abuseurs de religieuses et les pédo-criminels mais aussi aucune tolérance pour ceux qui, dans l’Église- institution, se sont tus et se taisent.
  • Plus aucune leçon de morale sexuelle de la part du clergé sur des principes foulés aux pieds par ceux qui pensent pouvoir imposer des directives souvent impossibles à vivre.
  • Revisiter de fond en comble le rapport prêtre/laïcs en faisant disparaître la séparation prétendue étanche et inhérente au  « sacrement » de l’ordre et, par là, considérer le célibat comme une option parmi d’autres.

Face à ce qui s’écroule sous nos yeux, deux questions pourtant:

Cela suffira-t-il tant le discours clérical  sur le pouvoir et la sexualité est aussi obsolescent que prégnant ? 

Et le Christ dans tout ça ? 

Alain Cabantous

 

*La canadienne Marie Paule Ross est religieuse et sexologue.

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