Le « Bulletin de la fraternité Notre Dame de Salut » de janvier 1890 le note en ces termes : « Rien n’échappe, en effet, à l’impitoyable fléau qui se répand avec une rapidité effrayante en France, en Europe, et jusque dans les contrées les plus reculées du Nouveau Monde. Nulle part, on n’est à l’abri ; le palais comme la chaumière est visité par la maladie ; enfants, vieillards, hommes mûrs, soldats, ouvriers, ministres, tous paient indistinctement leur tribut à l’épidémie qui n’épargne plus les rois, pas même les présidents ! »

Toutes les épidémies, comme cette fameuse grippe des années 1890,  appelée « influenza », donnent lieu à un bouleversement des représentations de la maladie, des rapports sociaux et des croyances. L’influenza fit plus d’un million de victimes dans le monde.

 Une caricature du journal satirique parisien « Le Grelot » du 12 janvier 1890 dépeint une malheureuse victime de l’influenza encerclée par un défilé de médecins, droguistes, squelettes, musiciens, danseuses… A cette « ronde de médecins et de potards », il ne manquerait plus désormais que des journalistes, des chefs d’entreprise et des politiciens. A l’époque, le taux de mortalité lié à cette épidémie était relativement faible. Mais les chiffres bruts impressionnaient. Et aujourd’hui, qu’en est-il  du covid 19 comparé aux décès dus aux maladies cardio-vasculaires ou au cancer ?

Le journal satirique parisien « Le Grelot » du 12 janvier 1890

Au moment où des discussions très agitées ont lieu sur le respect de la santé et de la sécurité dans le retour au travail ou à l’école, on peut revenir sur la rhétorique de 1890 : « si l’on ressent les premières atteintes du mal, les amis vous donnent force conseils, toujours fondés en raison : ‘vous avez des frissons, vite au lit ! Coupez cette fièvre en prenant sagement la quinine selon la dose et la prescription de la Faculté. Vous vous sentez mieux, ne vous croyez pas guéri ! Si vous ne savez pas vous ménager et accepter des soins prolongés, le mal reparaîtra. Le danger, que l’on croyait disparu, se présente, plus terrible encore, et la vie est sérieusement menacée ». Mais faire un diagnostic, est-ce vraiment prendre une décision, surtout quand elle engage en France des millions d’existences concrètes ? 

En 1890, l’influenza est carrément présentée comme la fin du monde, un châtiment de Dieu ou un faute liée à l’accueil excessif d’étrangers : « Pouvons-nous oublier que l’Exposition Universelle de 1889, en offrant à des millions l’attrait de son luxe corrupteur et de ses plaisirs, a pendant plus de six mois, attisé les folies d’orgueil et de sensualité et multiplié les outrages contre Dieu ? On est venu à l’exposition de tous les points du globe et l’iniquité, par elle, a couvert la terre comme on ne l’avait jamais vu dans les temps anciens ! ».

Quand les causes s’entrecroisent, mêlant « celles du ciel » et « celles de la terre », la raison s’embrouille. Or, que constate-t-on souvent aujourd’hui, si ce n’est une médecine, tenant lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation ? Le débat sur l’après-confinement porte sur les modèles à mettre en œuvre. A juste titre. Mais qui va payer la dette astronomique en train de se constituer, sinon les générations futures ? Le réchauffement climatique n’a-t-il pas déjà pas fait plus de morts que le covid-19 ? Une fois un semblant de vie normale revenue, la tentation sera grande de capter les bénéfices et de mutualiser les pertes…

En 1890, la conclusion du « Bulletin » n’était pas loin du néo-stoïcisme du philosophe André Comte-Sponville : «  L’hygiène, sans doute, est une bonne chose, ne la négligeons pas. Usons du médecin par nécessité. Mais soyons bien avec Dieu. Celui-là seul ne craint ni la maladie ni la mort qui est en paix avec son Dieu et n’a rien à se reprocher en conscience devant les hommes ». Assurément, l’épidémie du covid-19 a bousculé toutes les échelles de valeur et les modalités d’organisation des sociétés. Finalement, ne se croyait-on pas invincible ?

                                                                                  Jean-François Petit

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