Maà salamé ! ©Jacqueline Casaubon, 2004

Après Bachir… Karim et Jamilé

« Après Bachir, beaucoup d’enfants sont venus à l’hôpital de Douma, ils en sont ressortis en forme et joyeux ». Jacqueline Casaubon nous raconte les rencontres qui l’ont marquée. C’était en Syrie, il y’a cinquante ans.
Maà salamé ! ©Jacqueline Casaubon, 2004
Maà salamé ! ©Jacqueline Casaubon, 2004
[A]près Bachir, la vie a repris, beaucoup d’enfants sont venus à l’hôpital de Douma, ils en sont ressortis guéris, en forme et joyeux.
Leurs mères les accompagnaient. Elles s’attardaient jusqu’au soir, dormaient à côté de leur progéniture, parfois recroquevillées dans les petits lits à barreaux des enfants.

On était censés ignorer leur présence nocturne.
Le matin, pendant les toilettes, elles étaient toujours présentes et me donnaient des conseils pour emmailloter les nouveau-nés, avec de beaux rubans de couleurs vives, comme dans les peintures de Georges de La Tour.

Pendant son séjour, Karim,  âgé de six ans, a été mon professeur d’arabe. Il me faisait répéter plusieurs fois les mots, comme on lui enseignait à l’école, afin que je les mémorise et les prononce bien. Il était déterminé.

[I]l y a eu le passage d’un amour de petite bédouine, elle avait environ cinq ans : Jamilé  qui ne voulait pas quitter sa robe rouge, toute brodée. Elle la gardait jour et nuit. Il est vrai qu’elle était bien jolie cette robe, ornée de fleurs, d’oiseaux  verts, jaunes et noirs, brodée au point de croix. Jamilé avait remarqué que j’admirais son vêtement. J’aurais bien voulu qu’elle me le prête, un petit moment, pour m’inspirer du modèle.

Mais j’avais vite compris qu’il ne fallait pas aborder ce sujet sensible qui aurait entravé notre relation. Je pense qu’elle avait bien raison et quelle indélicatesse de ma part !

Pour lui faire sa toilette, ce n’était pas très facile, je devais m’adapter ; elle gardait la tête tournée vers sa robe posée, tout près d’elle, qu’elle ne quittait pas des yeux ! C’était son trésor…

[E]lle occupait le lit, à côté de l’armoire vitrée où se trouvaient seringues et médicaments. Elle avait horreur des piqûres.
Quand elle me voyait prendre les clés pour ouvrir ce meuble, ses yeux s’affolaient, aussi je commençais toujours par elle la tournée matinale. C’était la moindre des choses  que je pouvais lui offrir pour atténuer son angoisse.
L’effet était de courte durée ; car dans la journée, il suffisait que je m’approche de cette armoire, aussitôt le joli petit regard s’assombrissait.

[I]l fallait trouver une solution : alors, après le « branle-bas » des seringues, qui avait lieu, une fois par jour, je lui confiais mon trousseau de clés qu’elle cachait, sous son oreiller et que je lui demandais en cas de besoin.  Elle devenait, en quelque sorte, responsable de l’ouverture des portes de l’armoire.

Jamilé  avait retrouvé son sourire et sa tranquillité. J’étais heureuse de sa présence, nous étions complices… il n’était plus question de robe.
Jusqu’au jour où elle m’a appelée, avec un air grave et réfléchi elle m’a chuchoté dans le creux de l’oreille :« Je te la prête ma robe ! » Elle l’a donc quittée, une nuit.

[C]ette nuit-là, elle avait enfilé une chemise blanche de l’hôpital, évidemment beaucoup moins élégante. Mais que n’aurait-elle pas sacrifié pour me remercier de lui avoir confié mon trousseau de clés ?

Bien des années plus tard j’ai peint des souvenirs de là-bas.
Dans le tableau qui illustre ce texte il y a une petite fille, comme par hasard, avec une robe rouge… Jamilé ?

[L]orsque mon temps à Damas s’est achevé, j’ai été trouver mon médecin pour lui annoncer mon départ prochain, ce qu’il a très mal accepté, il s’est fâché en disant que ce n’était pas possible que je quitte ce service !

Finalement quand il a vu qu’il ne pouvait rien contre ce départ, il m’a dit : « Quoiqu’il vous arrive, il faut que vous sachiez que vous avez un ami à Damas qui peut vous aider en cas de besoin. Demain, quand vous prendrez l’avion, je penserai à vous… vous quittez Damas, mais vous gardez un ami ! »
Je n’ai jamais oublié… C’était en 1964, il y a cinquante ans !

 

Jacqueline Casaubon
24 juillet 2014

Karim : celui qui est généreux

Jamilé : celle qui est belle

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