Pour Laure

Une amie m’écrit sa souffrance de ne pas pouvoir prendre dans ses bras et caresser sa fille gravement malade, cette « tendresse physique me manque infiniment ». Baiser, embrassade, accolade, poignée de mains, main posée sur l’épaule… nous sont aujourd’hui interdits. Comment aurions-nous pu imaginer cela possible ? Cette tendresse physique manque aux vieillards, aux enfants, aux amants séparés… Parfois, les poètes savent la rêver :

Il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que la mort vienne, mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne. Qui donc a rendu leurs couleurs perdues aux jours, aux semaines, sa réalité à l’immense été des choses humaines ? Moi qui frémissais toujours je ne sais de quelle colère, deux bras ont suffi pour faire à ma vie un grand collier d’air. Qui donc a rendu leurs couleurs perdues aux jours, aux semaines, sa réalité à l’immense été des choses humaines ? Rien qu’un mouvement, ce geste en passant, léger, qui me frôle, un souffle posé, moins : une rosée contre mon épaule. Un front qui s’appuie à moi, dans la nuit, deux grands yeux ouverts, et tout m’a semblé comme un champ de blé dans cet univers. (…)
(Aragon, Le Roman inachevé, Gallimard, 1956)

Louis Aragon

Qu’aurait chanté, qu’aurait écrit Aragon s’il avait vécu avec nous ces disparitions soudaines, ces effacements ? Relire les poètes donne parfois le sentiment qu’ils parlent d’aujourd’hui.

(…) J’en ai tant vu qui s’en allèrent, ils ne demandaient que du feu, ils se contentaient de si peu, ils avaient si peu de colère. J’entends leurs pas, j’entends leurs voix qui disent des choses banales, comme on en lit sur le journal, comme on en dit le soir chez soi. Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes, ô pierre tendre tôt usée, et vos apparences brisées, vous regarder m’arrache l’âme. 

Les choses vont comme elles vont. De temps en temps la terre tremble. Le malheur au malheur ressemble, il est profond, profond, profond. Vous voudriez au ciel bleu croire, je le connais ce sentiment. J’y crois aussi, moi, par moments, comme l’alouette au miroir. J’y crois parfois, je vous l’avoue, à n’en pas croire mes oreilles. Ah ! je suis bien votre pareil, ah ! je suis bien pareil à vous. (…)
(Aragon, Les Poètes, « J’entends, j’entends », Gallimard, 1960-1976) 

Ces mots qui chantent dans ma tête, dans ma poitrine, je les copie sans souci des choix typographiques du poète, quatrains, octosyllabes…, mais comme les chantent Jean Ferrat, Léo Ferré ou Marc Ogeret, comme ils viennent, portés par la mélodie et le rythme. Pour aujourd’hui.

Jean Verrier

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  1. lecouffe says:

    Aragon lu dans nos Eglises; moment bien chaleureux où notre humanisme se retrouve au coeur de notre spiritualité; avant de voir Dieu en l’homme, cherchons l’homme en l’homme; c’est sans doute plus dur mais…..indispensable

    Merci beaucoup Jean;

  2. lecouffe says:

    Aragon lu dans nos Eglises; moment bien chaleureux où notre humanisme se retrouve au coeur de notre spiritualité; avant de voir Dieu en l’homme, cherchons l’homme en l’homme; c’est sans doute plus dur mais…..indispensable

    Merci beaucoup Jean;

  3. Marie José Ledru says:

    Pour Laure…..
    oui! c’est bien ce qu’il faut en ces moments douloureux, où ces gestes de tendresse ne sont pas autorisés. Merci aux poètes de mettre des mots là où on pleure, là où manque une présence amie si précieuse.

  4. « Il n’y a pas d’expérience de vie aussi mystérieuse et sacrée que l’adieu d’un être cher qui s’en va au-delà de la mort.  » Ainsi José Pagola nous introduit aux paroles du Christ le jeudi saint veille de sa mort : « Si vous m’aimez »… (Jean 14,15).
    Merci de ces poèmes pour tous ceux qui nous ont quittés ces dernières semaines, pour certains sans adieu, pour d’autres encore trop jeunes… Laure, Sabine, Alain, Jean-Marie, chacun nous avons des noms, des visages… » rien qu’un mouvement, deux yeux grands ouverts ».

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