Art et foi à Saint-Merry

L'art, un des quatre piliers du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, une dimension riche et complexe de la vie de la communauté. Par Jacques Mérienne


L’art, un des quatre  piliers de Saint-Merry, une dimension riche et complexe  de la vie de la communauté

DSC_00023Dans leur souci du monde, les croyants côtoient et collaborent avec des militants, humanitaires et solidaires, mais aussi avec des artistes dont le compagnonnage est tout aussi essentiel. Le rayonnement des valeurs évangéliques n’est pas l’exclusivité des chrétiens, mais disait déjà le Concile Vatican II, de tous les hommes de bonne volonté.

Dès l’origine, l’art est l’un des « quatre piliers » de Saint-Merry. La coresponsabilité, premier pilier, définit la manière de vivre les trois autres, la liturgie, la solidarité, et donc l’art. Une priorité pastorale tournée vers l’art contemporain en raison de la proximité du Centre Pompidou, mais surtout par conviction des fondateurs. Au cours des quarante années du Centre Pastoral elle a beaucoup évolué, et connu de grands moments, avec Joseph Pierron notamment. Qu’en est-il aujourd’hui ? À l’image de l’art contemporain lui-même, elle est une dimension riche et complexe de la vie de la communauté. J’en distinguerai trois plans.

Premier plan : des œuvres.

De nombreuses œuvres contemporaines sont présentées à Saint-Merry. Soit des œuvres plastiques grâce aux expositions de « Voir et Dire », soit des œuvres musicales grâce aux « Rendez-vous Contemporains » et à « Souffle collectif ». Affronter une œuvre contemporaine est toujours un moment ambigu entre hermétisme et évidence. D’abord on se dit « je n’y comprends rien », puis on se dit « j’aurais pu le faire moi-même », et enfin on se dit « j’aime, ou j’aime pas ». On pense s’en sortir par un jugement. Mais on ne juge pas une porte qui s’ouvre… soit on entre, soit on passe son chemin. N’oublions pas que la vérité se trouve dans le monde qui nous surprend toujours et nous interroge, qui nous éblouit et nous nourrit, davantage que dans les normes et la morale.

Deuxième plan : un compagnonnage.

Cet inconfort devant les œuvres contemporaines, pourquoi ne pas en parler avec les artistes eux-mêmes ? Il y a le moyen privilégié des « résidences », par lesquelles nous invitons des artistes à venir nous partager le temps même de leurs créations (création de la barque des migrants, ou nuit blanche des Misères par exemple pour les arts plastiques, ou l’orchestre ONCEIM pour la musique). Alors nous découvrons, avec étonnement, que l’inconfort, c’est avec le monde que les artistes le ressentent. L’art explore l’aventure humaine dans toutes ses étapes et ses manifestations, et la prolonge.

Enfin, il passe à Saint-Merry un public engagé, parfois bien plus jeune et plus nombreux que notre communauté elle-même. On peut dire même qu’il prolonge notre communauté, car participer à cette exploration, déconstruction et construction du monde est une aventure dans laquelle les  croyants peuvent rejoindre le « peuple des chercheurs de sens » qui se nourrissent de ces œuvres. N’oublions pas que la vérité se trouve davantage dans la rencontre que dans le savoir, davantage dans le silence attentif à écouter l’autre que dans les discours, davantage dans les interrogations pratiques que dans les théories totalisantes.

Troisième plan : une lecture du monde.

Le verbe biblique s’est aujourd’hui échappé des chapelles et synagogues. En autres, deux œuvres récentes en témoignent, le roman « Le Royaume » de Emmanuel Carrère, et le film « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. Le texte sacré désacralisé agit sur ces artistes d’une manière inattendue pour nous autres vieux rabâcheurs des évangiles, et ils nous renvoient un texte renouvelé, qui nous bouscule, mais qui se trouve être encore plus proche de nous car reçu en commun avec les autres. C’est par sa poésie qu’ils se sont emparé du texte, c’est par sa poésie qu’ils nous le restituent chamboulé. Nous avions représenté cet envol de l’Évangile avec la nuée d’oiseaux de papiers de Henri Hua.

DSC_1060La virtuosité du savoir faire artisanal, parfois même l’esthétique, semblent avoir déserté l’art d’aujourd’hui. Son centre de gravité a changé et la clef qu’il utilise pour ouvrir le monde est avant tout désormais la poésie. Non seulement celle des mots, mais aussi celle des formes, des images, des personnes, des idées. L’art fait de chaque homme un événement. Il ne distribue pas, comme les idéologies ou les catégories sociales, une identité collective à assimiler, mais une identité individuelle à partir de laquelle chacun s’ouvre et communique.

La poésie nous permet de communier à l’autre en passant par son mystère, sans l’analyser ni le posséder, mais en se défaisant d’un comportement récurrent qui toujours ramène l’inconnu de l’autre à notre connu à nous. Il s’agit de vivre sa propre vie en naissant à l’autre. À propos de poésie on parle de transcendance et d’infini, encore des gros mots, mais s’ils nous parlent adoptons-les. Et la poésie ne doit jamais n’être qu’un moyen, elle est un lieu de rencontre entre le créateur et le public à qui est demandé cet effort.

Face à cela, le trésor de la parole évangélique nous a été donné pour en user et pour le partager. La rencontre entre l’évangile et la vie est toujours un moment étonnant. Nous entrons sans doute cul par dessus tête dans le plus long jour du monde, entre les empires et civilisations séculaires qui s’écroulent, à commencer par l’islam, et des moyens de communication qui nous mettent côte à côte avec les hommes de la terre entière, on va déguster… Et si l’évangile en feuilles volantes allait jouer son rôle fertilisant à travers le monde en semant du sens et un appel : tous frères !

Jacques MÉRIENNE

  1. C’est ce thème de la rencontre de la vie des hommes simples avec le texte nu de la Passion qui est l’argument de notre opéra « PASSIONNEZ-MOI », qui reprends plusieurs année de pastorale de l’art à Saint-Merry. Nous ne mettons pas en scène le récit lui-même et ses personnages, mais une rue dans laquelle on l’entend. Sans rapport apparent avec lui, ni illustration ni métaphore, les acteurs font vivre des figures et des corps pris dans des situations emblématiques de notre époque, autant de « procès » que les victimes elles-mêmes subissent, puis parviennent à retourner et à gagner. C’est la victoire non-violente des humiliés, « We shall overcome ! » nous vaincrons !

Pour soutenir ce projet n’hésitez pas à nous rejoindre sur www.kisskissbankbank.com, projet PASSIONNEZ-MOI. Merci.

 

 Jacques Mérienne

 

 

 

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1 Commentaire

  • Jacques, ce magnifique texte illustré des oiseaux en papier d’Henri, fort et émouvant, je le conserve précieusement dans mon cœur et aussi… dans mes documents. Merci ! J.Casaubon

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