Atelier « Fondamentaux de la foi  » Michel de Certeau

Entrer dans l'Évangile, c'est aussi entrer dans un monde. De Certeau c’est la même chose : à quel type de déplacement nous conduit-il ? Les questions de « tactiques et de stratégies », dont il parle sans cesse, masquent ce que de Certeau a voulu réellement faire. A quelle forme de présence, d’attention, sommes-nous appelés à travers le plus quotidien ? C'est l'inverse d'une possession. C'est aussi l'opposé de la phénoménologie comme retour à un originaire sans hésitation.

Atelier du dimanche 13 mars. Animé par Jean-François Petit.

Le colloque sur Michel de Certeau au Centre Sèvres a eu lieu la semaine dernière. Passionnant, notamment l’historien Denis Pelletier qui a montré qu’il n’y avait pas « deux Michel de Certeau », d’une part celui de « Christus » et la spiritualité jésuite, et d’autre part après 68 celui de la sensibilité aux mouvements culturels. Il a en fait joué une « herméneutique des textes », passant de l’un à l’autre de façon très fine. Des intervenants sont venus des 4 coins du monde (Chine, Japon, Brésil, USA, Allemagne, Italie, Angleterre…), montrant à quels types de recherches il avait pu donner lieu.

On se sent très en phase, d’autant plus que le Pape François vient de le citer dans la rencontre avec les « Poissons roses » et Esprit civique. Il a cité aussi Mounier, Levinas, Ricoeur. Viendra-t-il en France ? Il n’y a pas d’ambassadeur et un contexte électoral compliqué. Ce n’est pas un climat favorable.
Le choix a été d’avoir écho de la jeune génération, en psychanalyse, en histoire, en philosophie et théologie, dans les culturals studies. En France, on est inconscient de la richesse de notre patrimoine culturel…

Quel voyage peut-on faire avec une œuvre comme Michel de Certeau ? C’est plutôt comment ces jeunes chercheurs ont mis en œuvre « l’épistémologie pluraliste » de Certeau : que chacun soit libre dans la recherche, et aller au bout de ses intuitions !
La question du rapport au christianisme a été peu traitée, sauf notamment un Allemand Daniel Boegner de l’université de Fribourg qui montre, à la suite de Certeau, que « le lieu » de la théologie, c’est le monde ! ». C’est là qu’il faut chercher les traces de Dieu. L’expérience religieuse que perçoit de Certeau est un point de créativité majeur : c’est dans les phénomènes culturels de ce monde-ci que Dieu se rend présent dans son absence. L’aspiration mystique traverse l’œuvre de de Certeau.
Un Japonais évoque le rapport entre Michel de Certeau et Surin, se réappropriant la centralité de la question mystique dans le contexte qui est le sien. Quelle que soit l’aire culturelle, Michel de Certeau permet d’avoir accès à son propre monde, son propre imaginaire.

Question : MDC a insisté sur la déconnexion entre les langages et l’expérience ; de même la déconnexion entre le savoir et l’expérience. On luttait contre un savoir déconnecté de l’expérience en 1968. cf Austin : « quand dire, c’est faire ». Un langage « fait ce qu’il dit », comme à l’occasion d’un mariage : « je prends pour épouse »…

JFP Une grande attention au langage chez de Certeau. Un certain type de savoir scientifique rationnel est de l’ordre du quadrillage. Or l’acceptation de la pluralité du discours est une façon de propulser une liberté à travers des espaces. Par rapport à une pression idéologique ou celle du rationalisme instrumental, de Certeau, c’est l’apologie de la liberté, de la possibilité de s’orienter, même si le langage lui-même est défaillant. Et aujourd’hui, dans beaucoup d’endroits, on pratique un langage qui n’accroche plus…

Question : avec la lecture de Michel de Certeau, je ne comprends pas, mais j’entre dans un monde qui m’éblouit, ça m’ouvre l’infini. On n’a pas prise…

JFP – Entrer dans l’Évangile, c’est aussi entrer dans un monde. De Certeau c’est la même chose : à quel type de déplacement nous conduit-il ? Les questions de « tactiques et de stratégies », dont il parle sans cesse, masquent ce que de Certeau a voulu réellement faire. À quelle forme de présence, d’attention, sommes-nous appelés  à travers le plus quotidien ? C’est l’inverse d’une possession. C’est aussi l’opposé de la phénoménologie comme retour à un originaire sans hésitation.

Remarques sur le chapitre IV de « L’invention du quotidien » (« Des paysages qui s’explorent »)

Sur Foucault
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Ce qui est mis en avant, c’est le Foucault des machineries, des dispositifs, des techniques. Dans les années 60, ce dernier écrit « Les mots et les choses ». L’histoire des « Lumières » masque plus d’inconnues, de ruses qu’il n’y paraît. Il y avait une idéologie du progrès louable, mais aussi des procédures discutables. Par exemple Condorcet, réformateur, mort en 1794, dans son traité « Esquisse d’un tableau historique des progrès du savoir humain », pense à juste titre que l’esprit humain est appelé à progresser, à avoir des droits. Il affirme « proclamer des droits de l’humanité tout entière » et pas seulement ceux des personnes qu’il représente. En fait, au nom de cet idéal, la colonisation deviendra possible.
Mais dans le discours des Lumières c’est plus qu’une forme discutable. C’est un geste qualifié par de Certeau de « non discursif », à la croisée entre science, histoire, et vie sociale… Cela montre que c’est affaire de « style », ce qui sera repris en théologie par Christophe Théobald. On pourrait dire d’un point de vue certalien : la façon d’organiser une marche est essentielle.

Nous sommes souvent peu conscients de ce que nous faisons réellement. Ce langage de conscience, de clarté des lumières nous masque les entre-deux, les écarts, les approximations : là où Foucault voit l’emprise panoptique, ce qu’on appellerait aujourd’hui la « société de surveillance », de Certeau dit : « ça ne fonctionne pas (que) comme ça. Nous avons une liberté beaucoup plus grande ». Il a beaucoup valorisé l’art du « braconnage », une subversion des pratiques. Il aurait dit que les tags par exemple sont une expression spontanée, un détournement de sens. À l’inverse il y a des détournements de sens tellement organisés qui ne font plus sens : c’est la caractéristique instrumentalisante de la publicité.

Sur Bourdieu :
Michel de Certeau retient ici le Bourdieu des études en Kabylie, pas le Bourdieu de la fin de parcours, des luttes sociales. Le Bourdieu sociologue qui prend de la distance avec les théories sociologiques dominantes de l’époque : la Kabylie l’amène à mieux prendre en compte les pratiques ethnologiques, alors que la sociologie française est très durkheimienne, peu culturelle. Avec Bourdieu, il y aura des accointances, mais aussi des différences.
Les accointances : Bourdieu cherche à mettre en place des règles et des stratégies plus subtiles, peu perçues.
Les différences sont un peu les mêmes qu’avec Foucault : Bourdieu montre bien que «l’agir est retors ». Bourdieu va progressivement quadriller les domaines. Ses écrits ne sont pas toujours d’une très grande clarté.
Dans le même temps en sociologie enseignait aussi Raymond Boudon : l’individualisme méthodologique, centré sur la liberté l’acteur. Du côté de Bourdieu, plutôt du néopositivisme, assez inspiré du marxisme, une sorte de scolastique un peu étouffante,, indépendamment du comportement discutable de Bourdieu dans sa discipline…

Or une forme de non clôture s’opère chez Michel de Certeau, en réaction de ce que Bourdieu aimerait faire, mais il n’arrive pas à rendre compte du réel, du sociologique : des régularités, des structures objectives, des habitus etc. Bourdieu, grand théoricien de l’habitus, est à l’opposé de la mystique. Bourdieu s’intéresse aussi aux pratiques religieuses. Mais la réalité mystique est un élément d’un champ plus vaste dans laquelle il ne s’insère que très partialement.

Remarques sur le chapitre V « L’art de la théorie »
Ces alliances, ces parentés entre ces « deux ténors » en France permettent à Certeau d’élaborer sa propre analyse, où il cherche les limites d’une « opération théorisante » c’est à dire d’une relation à l’activité de production de discours, donc d’un champ épistémologique, alors que nous sommes saturés de modèles, d’hypothèses : ce que de Certeau cherche à faire, c’est « questionner l’appareil questionnant » : interroger ceux qui ont des discours savants, non pas les discours idéologiques, mais ceux « scientifiques », qui se disent « les plus avancés ». Le gros débat qu’il va mener, c’est une constitution de la théorie des pratiques, à partir de l’ordinaire, de la quotidienneté, mais aussi qui soit capable de les prendre en charge, pas en « surplomb », mais dans le respect de leur dynamisme, de ce qu’elles sont.
Il est obligé de faire un pas en arrière sur les méthodes constituées depuis le XVIè siècle (le geste cartésien, les inflexions de la constitution des savoirs…)
Il pense comme Diderot en son temps que le savoir de tous les « manœuvriers » est encore utile : non pas un non-savoir, mais une vraie connaissance vécue, qu’on doit prendre en compte. Ces savoirs ne sont pas simplement « primitifs ». Ils sont l’objet de pratiques insaisissables, qui devraient au moins être connues, respectées, non « colonisées » : une colonisation des savoirs qui dépossède la responsabilité de chacun.
Il reprend une formule connue de l’époque : « cela peut être juste dans la théorie, ça ne vaut rien dans la pratique » pour casser ce lien théorie/pratique. En théologie comme ailleurs, on voit la théorie englobant la pratique, alors qu’il faudrait restaurer une circularité entre théorie et pratique : aujourd’hui cela donne des modalités variées comme la recherche-action par exemple.
L’enjeu, c’est de ne pas se situer dans quelque chose de systématique dans une grande cohérence intrinsèque des principes – la morale -, mais aussi dans une adéquation avec ce que vivent les gens. C’est un appel à faire de la théorie autrement.

Questions : Diderot aurait-il été le précurseur de Certeau ?

JFP – Oui et non. Le projet d’Encyclopédie des philosophes des Lumières était porté par une idéologie de progrès, mais ils décodent autant qu’il codent.
L’opération de codage aujourd’hui produit beaucoup d’impensé. Le rationalisme est une sorte de déshumanisation pratique connue dans les hôpitaux, lieux éducatifs, etc… Chez de Certeau on constate une réhabilitation des savoirs : ex : le champ clé de « l’éducation populaire », complètement dévalorisé et évoluant vers la culture des musées et le folklore. Or tout cela correspond à du vivant.
La perception de la situation dans une instance internationale comme l’Unesco et la protection de la diversité des cultures actuelles, est très noble, complémentaire de la dénonciation de la marchandisation intégrale condamnée par le Pape.
Or des dirigeants chrétiens pensent que le « pape latino » n’a rien compris à la situation européenne, qu’il est « à côté de la plaque » alors qu’il a une perception de la situation très subtile. Certes si le capitalisme au Brésil ou en Amérique est plus violent qu’en Europe. Benoit XVI aussi disait qu’il faut une autorité publique mondiale.

Aujourd’hui, l’enjeu serait de faire droit à l’expérimentation, à la pluralité. Un préfet continue de son « schéma type » où « tout va bien dans le meilleur des mondes » : un pouvoir administratif, un économique, un politique,… Or prendre en charge les dynamismes actuels dans une société sclérosée est plus complexe. On va aussi vers des élections compliquées. Un tas d’intellectuels se rallie aujourd’hui à Juppé pour « sauver les meubles », même des « chevènementistes », pour éviter le débat du Front National – voir ce qui se passe aux Etats-Unis. Dans ce contexte, il faut oxygéner le débat, trouver des références créatrices, valoriser l’expérimentation réalisée dans certaines entreprises pour sortir du pyramidal. Même chose dans les grandes structures catholiques : faire droit à la parole de tous, écouter, donner de l’inventivité au « terrain ». On est dans une crise des valeurs et des convictions : par exemple la laïcité déconnectée du reste.

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