Atelier « Fondamentaux de la foi »

De Certeau en établit l’autonomie par rapport à un étranglement dans un discours scientifique qui risque d’être normalisant. Il n’y a pas de hiérarchie implicite chez lui : que chacun soit en capacité de produire son propre discours, à l’image des effets hétérodoxiques des discours des mystiques !

MICHEL DE CERTEAU,  animé par Jean-François Petit

Retrouvez les notes prises lors du dimanche 29 mai
Certeau 29 mai
et l’enregistrement en bas de page

Notes du dimanche 1er mai 2016
On doit constater la belle fécondité de la pensée de Michel de Certeau : au colloque des 10-12 mars sur Michel de Certeau, des chercheurs des quatre coins du monde étaient présents. En Colombie on croise sa pensée en permanence, d’abord comme méthodologie en histoire, mais c’est aussi une pensée écoutée et pleine de fécondité, à commencer pour le pape actuel. Nous sommes sur une bonne piste !
On a vu comment Michel de Certeau s’empare de la question de la culture. Son approche des façons de faire est très érudite, comportant de nombreuses références explicites et implicites. C’est aussi pour cela qu’elle n’a pas vieilli. En particulier, « L’invention du quotidien » est un ouvrage parfaitement solidaire du champ global de ses recherches. En fait, c’est une « boîte à outils » qui peut montrer :
1 – comment M de Certeau travaillait
2 – comment il était en consonance avec des enjeux contemporains.

À nous d’être créatifs après lui !
Le groupe passe à l’analyse du chapitre 6 de « L’invention du quotidien »

Chapitre VI – Le temps des histoires.
Ce chapitre montre ce qu’est un esprit pluridisciplinaire : ici Michel de Certeau croise les différents champs de connaissance (histoire, anthropologie, sociologie, sciences religieuses…) , pour aboutir à une théorie interprétative de la modernité.
Ce chapitre s’intitule « le temps des histoires », en continuité avec son projet de penser les pratiques quotidiennes. Pourquoi ce titre ? Pourquoi un pluriel ? En fait, c’est un historien qui parle, sous le signe de la pluralité, de la relativité, dans laquelle il place l’histoire. L’histoire, c’est aussi une « mise en mots ». Tout ou presque y est construit : l’enjeu c’est ici de montrer comment les choses sont construites. Or on a vu la réduction bourdieusienne, et les distances prises avec Michel Foucault. En quoi cette perspective est originale ?
Une idée essentielle (à retrouver p.118) : il ne faut pas sous-estimer la narrativité du discours scientifique. Dans les années 1970, on vit dans l’idéologie du progrès. Or le discours scientifique est aussi une façon de parler, de dire ou désigner les choses.

En fait, on a toujours le choix de notre type de discours : il peut être érudit, construit, ou bien simple, ou bien théologique, etc…. Pour De Certeau, les scientifiques doivent se rendre compte qu’ils masquent beaucoup d’incertitudes… Une théorie du récit est indissociable des pratiques. Les discours scientifiques sont toujours situés : ils renvoient à un contexte, à une expérience. (Cf par exemple pour De Certeau lui-même le livre : « L’étranger ou l’union dans sa différence »)

La pratique n’est-elle jamais qu’une conséquence de la théorie ? Non, elle joue un rôle : c’est une condition, en même temps qu’une production. Michel de Certeau, très habitué aux mystiques, voit derrière les discours de toutes sortes, l’enjeu de l’étude du discours mystique, suréminent par nature.

Ici il montre que dans le discours scientifique, il faut entendre autre chose que ce qui est dit. Derrière l’assurance aujourd’hui du discours économique, ou universitaire, ou ecclésial …, ce que met en cause de Certeau, c’est la tranquille assurance de parler des choses… Les discours sont toujours affaire d’équilibristes, entre les circonstances, le temps, le lieu, et le locuteur lui-même : sa manière de se placer… Aujourd’hui on est particulièrement sensible au JE, au locuteur – avec des dérives pathologiques où le locuteur prend la place de l’ensemble !

Pour le temps et le lieu, un discours s’attache toujours à une insertion dans un temps et dans un lieu. Le cardinal André Vingt-Trois évoque la question du « lieu » lors de sa visite pastorale à Saint-Merry ! Aurait-il lu Michel de Certeau avant de venir ? Ou plutôt le pape : « le temps est supérieur à l’espace » (cf La joie de l’Évangile §222 : « il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite : la plénitude provoque la volonté de tout posséder, la limite est le mur qui se présente devant nous. Le temps, c’est la limite… » Qu’on voit aussi la façon dont nous présentons l’évangélisation  (cf aussi § 225 sur le bon grain et l’ivraie : « Le grain qui se manifeste en son temps »).

Or dans une société, qui a tendance à se figer comme la nôtre, qui a peur, notre tentation c’est :
1 – s’arrêter dans la marche en avant. Pas de futur
2 – occuper tous les espaces, fermer, boucler l’espace.
Le Pape voit que dans la temporalité, il y a quelque chose qui nous tire : il n’y a qu’un mystique, sensible à l’art du suspense, de l’ellipse, pour nous faire voir cela !

La qualité d’un discours, ce n’est pas l’érudition qu’il manifeste, mais les effets qu’il va produire. De Certeau comprend que la force de Foucault a été dans sa qualité littéraire ; il a fasciné notamment par une capacité d’envoûtement, par son style, par les images (cf la fin des « Mots et les choses » : « L’homme avait été une figure entre deux modes d’être du langage… on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »)
Il y a aussi les « occasions », en terme ecclésial on dit le  kairos, le temps opportun : ça se passe… juste au bon moment ! Quand De Certeau insiste sur les « occasions », c’est l’autonomie d’une grande partie du langage qui se joue. L’art de « faire des coups » (cf Wittgenstein). Le jésuite opère une prise en compte de la philosophie du langage. Celle-ci aura déplacé le champ de l’interprétation, alors que dans la philosophie continentale, on est très attaché à l’histoire. Les effets de ce déplacement sont repérables : quand Michel de Certeau parle du « danseur déguisé en archiviste », c’est bien de lui qu’il s’agit :

Quel « coup » faut-il jouer à un moment donné ? Sans doute faut-il commencer par faire mémoire des coups anciens. Par exemple en 1975, un « coup » a marché : de l’accord d’un aumônier (X de Chalendar), de laïcs, d’un cardinal, est né le CPHB. Cela relève de l’anamnèse.

De là peut émerger une capacité à imaginer notre avenir car c’est à partir de l’ancien qu’on crée du neuf. On a besoin de racines pour la continuité. Ainsi Michel de Certeau s’oppose à Foucault, qui est plutôt discontinuiste dans sa pratique historique.

Cette forme d’intelligence suppose une capacité à articuler différents ordres : là, on pourrait lire une référence à Blaise Pascal (« le cœur et la raison » ). Notre intelligence doit s’appliquer non pas à coaguler, mais à articuler (cf p 227 : le sens de la « metis », cette intelligence pratique, qui implique des détournements, des passages d’un lieu à un autre, du différent…)

  1. de Certeau procède à une apologie de la différence (cf le texte de 1968 « L’étranger. L’union dans la différence. ») . Cette apologie de la différence a permis de « décompacter » des tensions et des impasses. Mais aussi il a justifié théologiquement le jeu de ces différences : Jésus va toujours vers des différents. L’apologie de la différence est combinée chez lui avec le souci de garder l’unité.

Construire un discours, dira-t-il, c’est organiser des jeux d’altération, ce qui veut dire, accepter d’être altérer par ce que nous disons, ou écrivons : fruit d’une expérience, mais d’un déplacement, d’une tension à gérer en nous. Cette altération, passant par le langage, est contemporaine de nouveaux mondes, comme, au temps de De Certeau, celui de la cybernétique (voir p.133). L’exercice pour y rentrer avec subtilité est un exercice de liberté, c’est tout sauf un « quadrillage » où l’on ferait notamment entrer la mémoire dans des cadres sociaux préétablis, ce qui reviendrait à normaliser, d’où une certaine défiance du jésuite vis-à-vis de l’institution.

Il y a ici des points à méditer fortement  pour chacun de nous : entre ce qui se dit et l’acte de le dire, y a-t-il un écart ou une cohérence ? Ce qui est dit dans un contexte peut-il faire sens pour d’autres ? Est-ce un écart producteur ou non ?

Sur la question de la narrativité, on pourrait établir de grandes convergences avec le Paul Ricœur de « Temps et récit ». Michel de Certeau est plus sensible à la philosophie anglo-saxonne, alors que Ricœur parait avoir été plus proche de l’herméneutique et de la phénoménologie. Nous avons donc là un chapitre charnière sur l’importance du discours. De Certeau en établit l’autonomie par rapport à un étranglement dans un discours scientifique qui risque d’être normalisant. Il n’y a pas de hiérarchie implicite chez lui : que chacun soit en capacité de produire son propre discours, à l’image des effets hétérodoxiques des discours des mystiques !

l'invention du quotidienDISCUSSION
Question : Etre altéré par ce que nous disons : si je fais place à l’altérité qui est en moi, est-ce une condition pour être altéré par l’autre ? (Cf Jean-Luc Nancy).
Réponse : Le premier niveau, c’est la façon dont nous sommes affectés par ce que nous disons : comment cela me touche ? On peut opérer une forme de distanciation selon le sujet, proche ou lointain. Il peut y avoir un effet de résonance, qui crée un espace…

 Question : Ricœur insiste sur la transformation du lecteur ? Est-ce ici la même démarche ?
Réponse : On peut repérer des similitudes et des différences : l’analyse de Certeau est érudite : il réintroduit une masse de références d’anthropologie, de la très haute érudition anglaise (J. Goody), puis la philosophie antique (Détienne)…. De ce fait, il produit beaucoup plus d’effets de sens que Ricoeur, qui est resté dans sa sphère. De Certeau s’ouvre sur d’autres champs, notamment sur la philosophie anglo-saxonne

Ricoeur est représentatif d’un état des lieux en France, marqué par un horizon de provenance personnaliste, qu’il redéveloppera et légitimera en 1990. Il y a trouvé un chemin pour l’aider à renouveler sa conception de l’humain. Michel de Certeau est plutôt sur une analyse des croyances, dans une période dominée par l’emprise de la rationalité scientifique (et non mystique ou esthétique par exemple).

Autre exemple : dans le dialogue interreligieux contemporain, on se rend compte d’une incapacité à comprendre des rationalités différentes dans différentes aires culturelles et religieuses, par exemple celle des musulmans (voire des terroristes !). On ne se donne pas les moyens de comprendre ce qui se passe. Le premier ministre Manuel Valls a ainsi déclaré « comprendre c’est déjà excuser ». Mais cela est un discours politique. C’est la même chose avec la déchéance de nationalité, avec des réponses de court terme, des « coups politiques » plus ou moins réussis, en l’occurrence ici plutôt moins !

Pour voir comment un espace se constitue à un moment donné, il faut élaborer des moyens de penser pas simplement par la fuite ou le nomadisme (comme le prôneront Deleuze ou même Lyotard), mais par l’action : il faut démonter ce qui est dit. Comme universitaires, nous avons dû sortir de l’obligation de réserve et faire un travail d’explication à tous les étudiants des propos inadmissibles du premier ministre.

Question : Le discours est-il produit par l’auteur ou est-il indépendant de l’auteur ?
Réponse : M de Certeau est subtil : il croise différents angles. C’est à l’intersection de ces différents angles qu’on peut avoir une vérité. Mais le discours mystique, c’est d’abord le discours d’un autre. Si nous y étions vraiment sensibles, cela nous montrerait que la réalité du monde est supérieure à ce que nous voyons !

Ainsi, plusieurs niveaux s’entremêlent dans nos célébrations :
– une approche rationnelle : certains veulent tout comprendre !
– une approche symbolique : ce que nous faisons est de l’ordre du maniement de symboles (haut/bas, etc…)
– un pas supplémentaire : l’adhésion à la foi – la présence de Dieu qui se donne dans l’Eucharistie.

Entre mythos et logos, la « métis » a été sous-évaluée par l’omnipotence du logos : Michel de Certeau réhabilite l’intelligence pratique. Nos façons de « bricoler » avec notre contexte, où nous opérons aussi des détournements ont du sens : la publicité fait tant de détournements, qu’elle en est réduite à se moquer d’elle-même pour être désormais entendue ! Michel de Certeau s’oppose ici en partie à Michel Foucault : un détournement est possible face à l’idée d’asservissement, de quadrillage. Il pense qu’on peut se libérer – y compris en faisant rentrer des téléphones portables dans les prisons ! Il y a encore de la marge : l’« invention du quotidien » est à ce prix.

 Question sur le domaine de l’art : la pièce jouée récemment à Saint-Merry, « l’Unconnu », apporte un questionnement : or elle est entièrement basée sur des onomatopées : ce qui se passe pour la personne dont elle n’a pas encore pris conscience. Est-ce que ça respecte le sujet ?
Réponses : Il faudrait aller ici chercher du côté de la philosophie du questionnement de Francis Jacques. Ici, on constate un risque : quel est le JE qui pose la question ? Michel de Certeau montre que l’autonomie du langage doit être prise en compte. Dans cette démaîtrise se joue une partie de ce qu’on est. Le JE possessif pourrait reprendre d’une main ce qu’il a donné de l’autre. Qui interroge ? Au nom de quoi ?
(cf aussi la réflexion de la page 133 sur l’autorité : étymologiquement, c’est ce qui fait grandir. L’autorité, en forçant le trait, ne vient pas de l’institution, elle vient de la capacité à ce que cela fasse sens).

Au colloque à Saint-Jacut de la Mer sur la postérité de Vatican II a été projeté un film « L’heureux naufrage ». Celui-ci montre combien les Québécois ont pris leur distance vis-à-vis de l’Eglise. J’ai appris que le titre vient d’une expression de Surin, le mystique qu’a étudié à fond De Certeau ! Nous devrions être en capacité de dire des institutions : « qu’elles vivent ou qu’elles crèvent… ! ». C’est finalement peu important que certaines congrégations religieuses puissent disparaître si elles ont fait valablement leur temps ! Cette liberté nous rend responsable de ce qui naît : il se passera ou naîtra autre chose !

De ce point de vue, c’est très bien que Mgr André Vingt-Trois vienne au CPHB : c’est un coup ! « Dans une conjoncture fluide, tous les coups sont possibles », disait le sociologue Gaxie. Ainsi, il faut regarder ce qui unit, ce qui nous permet de continuer. Gérer les coups, c’est respecter l’altérité. Dès le début, Dieu différencie. L’Islam dit : « si Dieu l’avait voulu, il aurait fait un seul peuple ».

Même dans la position transhumaniste, la personne clonée devra être différente – l’ADN ne sera jamais semblable. On devrait essayer de réfléchir d’une autre façon sur le transhumanisme (qui est différent du posthumanisme), pour en voir loyalement les éléments à retenir, à discuter. Si nous voulons avancer sur ce qui semble à certains inexorable, il faut nous donner les moyens de penser cela.

Enfin, last but not least, du côté des prêtres aussi : certains pensent qu’on approche de la fin du modèle post-tridentin, alors qu’une petite minorité veut préserver le ministère tel quel, sans en changer un iota. Dans ces conditions, on ne peut que descendre par paliers dans le nombre des ordinations. Faut-il attendre que ce modèle meure tout à fait pour en changer ?

Prochains ateliers
12 juin – chapitre 13 : La crédibilité politique
3 juillet – dernier chapitre : « Indéterminées »

enregistrement du 1° mai

Enregistrement du 29 mai 2016 :

 

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