Atelier Michel Foucault (2)

Au tribunal on est dans une forme de vérité qui peut sembler neutre, mais qui recouvre en fait la reconduction d’un rapport de force, d’où le travail critique et historique pour dégager combien de luttes camouflées dans nos prétoires.

Jean-François Petit – Philippe Chevallier

Michel Foucault – Mal faire, dire vrai.

12 janvier 2014

Pourquoi lire un philosophe ? Le but est de faire émerger les questions importantes pour nous et pour le CPHB. Foucault est un des grands noms de l’anthropologie contemporaine. L’air du temps est foucaldien, comme aussi marqué par Vatican II : il faut connaître les deux. Et travailler à notre propre connaissance, à ce qui se joue de notre identité chrétienne. Comment le rapport à la vérité est-il constitutif de nous-mêmes ?

Présentation de la première leçon par Philippe Chevalier.

Michel Foucault base ses deux premières leçons sur la tradition grecque, deux leçons assez techniques. La lecture par Foucault de ce texte, c’est la mise en question de la place de la vérité dans nos sociétés, dans nos communautés. Ainsi avant Nietzsche et aussi avant Dumézil, on pensait que plus la vérité s’étendrait, moins il y aurait de conflits et plus on aurait de lumière.

Au début de cette conférence, il cite Georges Dumézil, historien des religions : « Aussi haut qu’on remonte dans les comportements de notre espèce, la parole vraie est une force à laquelle peu de forces peuvent résister. La vérité est très tôt apparue aux hommes comme une des armes verbales les plus efficaces, un des germes de puissance les plus  prolifiques,  un des plus solides fondements de leurs institutions. »

Est-elle un instrument de paix ou bien une arme de destruction redoutable ? Il faut donc interroger comment la parole vraie fonctionne dans nos organisations, à quelle fin on utilise la vérité : pour faire apparaître une vérité, – ou pour mieux gouverner, ou avoir un pouvoir sur une société ?

Pour nous arracher aux fausses évidences, Michel Foucault nous propose de faire une histoire des différents types de parole vraie, et voir comment une parole vraie va s’articuler avec une parole juste. Y a-t-il eu dans l’histoire des hommes d’autres façons de nouer le juste et le vrai ?

Où l’analyser : en situation de conflit. Mais alors il faut sortir du conflit, et ainsi poser un regard objectif, extérieur : c’est le rôle du juge. L’instance judiciaire doit d’abord établir la vérité du conflit, ensuite prendre une décision de justice. Pour autant, le juge n’est-il pas aussi parti prenante ? N’y a-t-il pas aussi dans les prétoires des rapports de pouvoir, qui sont recouverts par cette prétendue impartialité de la justice ?

ménélasFoucault remonte très loin, jusqu’à une course de chars au chant XXIII de l’Iliade, écrit à partir d’une tradition orale qui remonte au 9ème/8ème siècle av JC.

C’est l’histoire d’un différent entre Ménélas et Antilokos : lequel des deux est arrivé à la deuxième place  de cette course ? car au moment où le passage se rétrécit Ménélas dit : laisse-moi passer, Antilokos répond : je passe – et ainsi obtient la deuxième place devant Ménélas, qui la conteste. Comment le différent va être réglé ?

Nombreux éléments surprenants :

–      la course n’a pas pour but d’établir qui est le plus fort , mais plutôt de célébrer les forces en présence, déjà connues avant la course. C’est l’aléthurgie – ou manifestation d’une vérité déjà connue – qui relèverait plus du rituel.

–      Antilokos prétend à la deuxième place, qui lui est contestée. Pourtant il n’a pas transgressé les règles. En fait il transgresse l’ordre des forces en présence, posé dès le début.

–      A aucun moment, on ne fait appel à des témoins pour établir la vérité de ce qui s’est passé, car elle est sans importance

–      Le règlement du différend ne règle pas le conflit, il le réactualise : Ménélas relance le conflit par une reconduction ritualisée en lançant un défi : qu’Antilokos prête serment que ce qui s’est passé a été juste et qu’il a droit au podium. Antilokos décline et reconnaît la place de Ménélas : ainsi tout rentre dans l’ordre, sans juge, sans parole vraie, qui aurait pu être la parole du serment.

Cette zone du « pré-droit » nous permet d’interroger notre droit. Dans cette course de chars, la vérité ne vient pas après la lutte, au contraire c’est ce qui va relancer la lutte, c’est ce qui manifeste le rapport de force.

La question de Foucault c’est : à partir de quand, dans l’histoire humaine, la vérité, au sens de l’objectivité, est-elle venue ou a-t-elle prétendu interrompre la lutte ? Et n’est-ce pas un leurre, que le juge arrive et suspende le conflit, en produisant une parole vraie qui enclencherait une parole juste ?

 Débats – échanges

FC – Michel Foucault met en question l’organisation sociale grecque. Ici, le règlement du différent c’est revenir à l’ordre établi. Il y a toujours un rituel, même dans l’institution judiciaire : la vérité ou la parole vraie, de la Grèce antique jusqu’à aujourd’hui, est redoublée dans des manifestations, le prétoire, la robe, l’habit, elle est ritualisée, ce qui redouble sa force.

D’autres sociétés ont fonctionné sans instance tierce, avec d’autres manières d’articuler la parole vraie, tout en sachant qu’on ne sort pas des rapports de pouvoir. Les Grecs en sortaient en ritualisant l’affrontement. Il n’y a pas que le serment, il y eut aussi le duel, le défi… ; au Moyen Âge on pratique l’ordalie : les protagonistes mettent la main dans le feu pour voir s’ils ont dit la vérité.

 

FC – En fait ici on est dans le régime de l’épreuve : dans ce régime, Ménélas et Antilokos prennent le risque d’engager leur parole dans un nouveau défi ; en Grèce, les dieux sont très capricieux, rien ne dit que Antilokos aurait été désavoué. Et ensuite on va arriver au régime de la preuve. Aujourd’hui le juge s’exonère de la responsabilité du jugement en renvoyant à l’expert. Or le juge devrait prêter serment et prendre le risque en tremblant que la foudre de Zeus lui tombe sur la tête. Mais de plus en plus, dans la justice moderne, on cherche à ce que le jugement se rapproche de la vérité dite scientifique, soit par l’aveu, soit en essayant d’établir les faits.

FC On est dans une forme de vérité qui peut sembler neutre, mais qui recouvre en fait la reconduction d’un rapport de force, d’où le travail critique et historique pour dégager combien de luttes camouflées dans nos prétoires. Ce ne sont pas des lieux de production scientifique de vérité. Finalement la preuve c’est le moins mauvais système, à condition de poursuivre l’examen critique des rapports de force, qui fonctionnent aussi dans ce système, même s’il est le moins mauvais. C’est plutôt un travail d’éthique.

Qu – La vérité on peut la dire, mais cela n’est pas suffisant : il faut travailler à partir des penseurs de la non-violence, avec Gandhi, avec l’exemple de la désobéissance civile.

 

Prochaine séance le 26 janvier. Puis 2 février – 16 mars – 23 mars – 6 avril.

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