Atelier Michel Foucault (3)

Michel de Certeau, Michel Foucault : deux trajectoires différentes. Avec, pourtant, de nombreux points en commun. Lors de la troisième rencontre de notre atelier consacré à Foucault, Jean-François Petit a montré ce qui relie le philosophe au jésuite historien : le souci commun d’éclairer la société par les résurgences, les avatars, les marges, les écarts. Ici le compte-rendu de la séance, par Anne René-Bazin

Michel FoucaultAtelier Michel Foucault – 26 janvier 2014

Jean-François Petit 

 

Introduction : un parallèle entre Michel de Certeau et Michel Foucault 

L’attention portée par le Pape François à Michel de Certeau invite à dresser un parallèle avec Michel Foucault

C’est une même génération : Michel de Certeau est né en 1925 à Chambéry, Michel Foucault en 1926 dans le Poitou. Mais Michel Foucault a suivi la filière des mandarins : professeur au Collège de France après l’École normale supérieure. Michel de Certeau n’entre qu’en 1984 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Avant de rentrer chez les Jésuites  en 1950, il passe au séminaire de Lyon puis d’Issy-les-Moulineaux.
Beaucoup de sujets communs : tous deux historiens notamment de la folie, de Certeau plus sur la mystique. Souci commun d’éclairer la société par les résurgences, les avatars, les marges, les écarts. Tous deux  marqués par la Résistance, puis  mai 68 sans y participer directement – Tous deux dans l’analyse de la société contemporaine (M de Certeau : « La prise de parole », « L’invention du quotidien ».).
Tout deux mènent des réflexions sur la culture : Michel de Certeau a lu Montesquieu en détail, est sollicité par le ministère de la Culture, puis travaille à Beaubourg, ce qui constitue un lien avec le CPHB.michel de Certeau
Tous deux de grands voyageurs, toujours « en chemin » : Michel de Certeau au Mexique, où il a manqué s’installer, Michel Foucault en Suède, Tunisie, et bien d’autres pays
Une asymétrie : Michel de Certeau était lecteur très fidèle de Foucault, en faisait une réception critique exemplaire, alors que Foucault ne cite jamais de Certeau.  Pourquoi ?
Deux filières philosophiques différentes : Foucault s’appuie sur Nietzsche, Canguilhem ; de Certeau sur Hegel, dans la tradition des jésuites. Par ailleurs, Michel de Certeau était beaucoup plus lié à la psychanalyse, comme membre de l’Ecole freudienne de Paris.
L’atmosphère actuelle, très marquée par Foucault, pourrait être aussi marquée par Michel de Certeau : sur les thèmes de la prise de parole, de l’histoire, du rapport à la culture (« La faiblesse de croire »). Son côté mystique aussi pourrait marquer : Luce Giard a publié le deuxième tome de la « Fable mystique » en reprenant les notes de Michel de Certeau.

Leçon du 28 avril sur Œdipe : Réflexion sur le sens de la vérité

Le geste de Michel Foucault.

Foucault commence par des excuses sur l’usage non juridique du droit. Posture modeste mais subversive d’analyse des pratiques : quelle analyse fait-on de nos pratiques, comme en action catholique (nb : deux aumôniers nationaux présents à cette séance) ? Il se détermine comme un homme « qui boîte », sorte de combat avec l’Ange, en posture de déséquilibre, qu’il pratique sur les thèmes de la prison, de l’aveu, à partir de références extra-juridiques. Comment s’expliquer avec le droit ? Il faudrait en discuter avec des magistrats ou des avocats (invitation faite). Les sources non juridiques du droit, les fondements du droit ne sont pas de la nature de la discipline.
Œdipe est situé dans le projet de Foucault « Mal faire, dire vrai », comme une véridiction œdipienne : ce n’est donc pas le chemin de la psychanalyse. C’est la recherche des normes qui permettent la compréhension de la culture occidentale(cf  page 48 on cite une trame universelle et les sociétés indo-européennes). C’est une recherche ontologique centrée sur des fondements, des vérités centrales. On a toujours à réfléchir à la façon dont on s’insère dans un domaine, juridique ou de la foi –  qu’est-ce qui nous permet de le fonder ? La pratique même nous entrave dans cette recherche.
Ici, les fondements affleurent, le religieux affleure (cf la note 5 citant Philippe Chevallier), rapport entre pouvoir et savoir, pouvoir et connaissance, on ne peut pas penser le crime, les lois, le droit, sans penser un rapport au dieu, incontournable.

Quelle est la mécanique de l’analyse d’Œdipe ?

Il y a différentes façons pour la tragédie grecque d’expliquer la vérité. Ici elle est donnée d’entrée : toute l’histoire rapporte comment les protagonistes vont arriver à cette vérité. Elle fait toujours l’objet d’une trajectoire à travers des révélations diverses, c’est la vérité « en chemin » (voir Stanislas Breton) : on va de la récompense, à la malédiction, à l’absolution, un travail de discernement. La vérité ici se présente sous forme de révélation, ce qui apparaît, ce qui se manifeste ; cela nous renvoie à la révélation du christianisme. Cette révélation se fait au travers de l’épreuve du temps, de la découverte, au travers de signes, souvenirs, témoignages. La déduction à partir des faits n’intervient pas d’abord.
La vérité pour Foucault comme passé et comme avenir, mais surtout comme production : comment est-elle produite ? C’est une mise en commun, c’est une épreuve.
La vérité, aussi, c’est de l’ordre d’une parole : une vérité dite (ce qui renvoie à Michel de Certeau). Les formes : forme de l’aveu, forme du témoignage. Une parole prophétique, oraculaire, divine ? Dite par qui ? Par les autorités, mais quelle autorité ? Acceptable ou pas ? Reçue ou pas reçue ? Exemple de réception en milieu chrétien : le Magistère parle, qu’est-ce qui va être acceptable (cf affaire Humanae Vitae) ? On peut faire un parallèle avec les textes bibliques qui produisent différentes formes de parole, qu’il faut arriver à distinguer – moyen aussi de mieux comprendre l’autre en distinguant sa forme de parole. Une parole prophétique, on ne peut pas l’analyser ni la recevoir comme une parole ordinaire. Elle n’est pas forcément reçue.
En parallèle à cette production, Foucault est aussi sensible à une « appartenance » à la vérité : c’est « nous » qui sommes « dans » la vérité, notre propre statut en est lié (page 58 : il n’y a pas d’instance supérieure au juste).
A la fin de la leçon  cette réflexion sur la vérité s’articule au politique : gouvernement de soi, gouvernement des autres. Des prérogatives, des statuts liés à la posture du roi. Mais émerge aussi la figure du sage. Attention, la vérité n’appartient pas qu’au domaine politique, on en voit la limite avec le tyran.
Paul Ricoeur le disait aussi  : « la vérité ce n’est pas seulement ce qui est vrai ou faux ». La vérité au sens grec s’oppose à l’oubli, (et non à la fausseté ou à l’erreur) : aletheia s’oppose à lethe. Cela dépasse de très loin la notion de vérité et d’aveu du système judiciaire. Avec la sécularisation, la vérité c’est d’abord ce qui est conforme à la loi plutôt qu’au dieu, mais la loi est toujours issue de l’Olympe.

Débat

Questions sur la « techne » : un pouvoir politique peut-il être considéré comme technique ?

JF Petit : comment savons-nous déterminer le « bien commun » comme dit Aristote ? Ce ne peut pas être laissé aux seuls politiques.
Ici le rôle de l’esclave fait ressortir la vérité. L’attention est portée sur des faits, c’est un système très narratif, marqué par la façon dont on raconte. La vérité a été préparée avant d’être entendue.
Même schéma dans le débat entre Habermas face à Benoît XVI sur les fondements pré-politiques de l’État. Ce qui prépare la vérité de l’État ne se limite pas uniquement aux rapports de production (éthique de la discussion). La vérité n’est pas la somme des opinions.

Qu : Qu’est-ce qu’Œdipe savait ? La vérité est un savoir oublié, un savoir enfoui.

JF Petit : Ricoeur montre l’importance de faire réémerger ce qui a été enfoui : « les potentialités inemployées du passé » persistent .

Qu : comment faire émerger la capacité de s’entendre dans une Eglise si divisée ?

JFP : Vatican II a parlé dans son texte sur les   communications sociales  de l’idée de faire émerger une opinion publique dans l’Eglise, de la possibilité de discuter librement de questions qui nous appartiennent.
En ce moment se passent les journées François de Sales à Annecy avec les professionnels journalistes catholiques. Ce qui a beaucoup changé aujourd’hui, c’est la réactivité, ce sont les moyens de communication en réseaux sociaux, c’est le fait que la théologie reconnait une égale dignité de tous les baptisés. Un travail d’élaboration, dans lequel l’Eglise de France a aussi progressé : sur le chômage ou l’immigration les évêques ne feraient pas de déclarations sans consulter des personnes compétentes : un tournant en 1996 avec la Lettre aux catholiques de France. De très grandes tensions traversent la pastorale familiale avec un clivage autour d’une part de la nouvelle évangélisation, et d’autre part de l’accueil des réalités différentes – des tensions violentes.
Si on parle du gouvernement politique, on peut y réfléchir en termes de gouvernement des âmes. Quels types de « pastorat » pour aujourd’hui dans les communautés ? Quels types de prêtres ?

Qu : La pétition envoyée au Pape, en contournant les évêques ?

JFP : Garder un principe : privilégier des procédures qui nous font honneur – et non des dénonciations anonymes… Martine Sevegrand, dans une étude de la diminution des prêtres, signale qu’il y a toujours eu des « corbeaux » en Eglise qui dénoncent tel ou tel prêtre !
Il faut aujourd’hui favoriser des formules de recherche commune de la vérité, comme le propose la Lettre aux catholiques de France, ou comme le font des démarches synodales, qui permettent de déterminer à un moment donné une sorte de vérité. Michel Foucault le dit : « ce qui est, n’a pas toujours été » : il y a une différence possible, une marge possible et cela rejoint Michel de Certeau. Aujourd’hui, la question est de travailler à une expression commune de la vérité, qui peut s’exprimer différemment, pas sur un rapport de force, mais  correspondant à un sens de l’intime, une intériorité.
Pour que les personnes disent elles-mêmes ce qu’elles conçoivent comme vérité,  il faut qu’elles soient intérieurement fortement constituées, par la foi ou par autre chose.

Qu : De fait Œdipe au bout de cette démarche va être en capacité de dire « je ».

JFP : Je me reconnais dans la position de l’Eglise, ou de la justice, parce que je suis capable de dire « je ». C’est le passage d’un christianisme sociologique à un christianisme minoritaire ou de conviction ou d’élection. Le christianisme n’est pas en perdition partout : dans l’Eglise il y a des pôles forts constitués avec des formes adaptées comme par exemple Versailles.

Qu : Travailler sur le discours ce n’est pas rien : 100 000 personnes pour une pétition. Mais il y a une mise en scène, une grande capacité à parler de rien ! Sur la question  de la révélation on voit deux sens de la vérité : soit comme dogme et normes, soit comme relationnelle.

 

Anne René-Bazin

 

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