Atelier Michel Foucault (6)

« En un sens, je suis un moraliste, dans la mesure où je crois qu’une des tâches, un des sens de l’existence humaine, ce en quoi consiste la liberté de l’homme, c’est de ne jamais rien accepter comme définitif, intouchable, évident, immobile. »

Atelier Michel Foucault – 6ème séance – 16 mars – Animation : Philippe Chevallier

 « En un sens, je suis un moraliste, dans la mesure où je crois qu’une des tâches, un des sens de l’existence humaine,  ce en quoi consiste la liberté de l’homme, c’est de ne jamais rien accepter comme définitif, intouchable, évident, immobile. » Michel Foucault – Extrait des Conférences de Dartmouth College – USA 1980, publiées pour le 30e anniversaire de sa mort .

 

« Mal faire, dire vrai » – Conférence du 6 mai 1981

Michel FoucaultÀ quel moment dans l’histoire de l’humanité des sujets ont-ils été amenés – ou contraints – à dire la vérité sur soi-même ? Cette technique apparaît uniquement au 4è ou 5è siècle dans l’histoire chrétienne : elle n’appartient donc pas à l’essence du christianisme. Deux remarques :

–       Foucault casse le cliché qui veut que vie monastique égale vie ascétique. La vie monastique est le lieu de la régulation de l’ascèse, dont les excès peuvent venir du diable. La tentation du moine c’est l’orgueil de l’ascèse…

–       Ces pratiques et règles de vie croisent la tradition des communautés de philosophes antiques, ainsi les pythagoriciens (6è – 5è siècle av JC).

Pour le chrétien, la pénitence devient un ensemble d’actes posés pour accéder à une vérité dont il n’est pas encore digne, un état permanent.

Certaines règles de la vie monastique sont communes avec la vie du stage stoïcien :

–      on n’accède pas à la vérité sans un mode de vie, sans une façon de vivre

–      il faut une purification de soi : nous sommes des exilés de la vérité.

Sur la vie monastique, Foucault travaille à partir d’une littérature très savoureuse : les «Apophtegmes des Pères », conseils de vie pour les jeunes moines, datant du 5éme siècle. Comme les Pères du désert, ce sont de très beaux textes qu’il faut lire (Point Sagesse au Seuil). Lire aussi Cassien, fondateur du Monachisme en Occident : « Institution de vie cénobitique » (sur la vie religieuse), « Les conférences ».

 

Le décrochage fondamental avec la philosophie grecque, dans la direction spirituelle, se fait sur la relation d’obéissance. En effet, la pratique de Sénèque et de son ami est celle d’un guidage autour de trois principes : être guidé par quelqu’un de compétent – qui aide à acquérir des compétences – une fois ces compétences acquises, on n’a plus besoin d’être dirigé. Dans le  monachisme les principes sont différents :

–      une obéissance continue : tous ont besoin d’être dirigés, accompagnés, toute leur vie durant, même le père abbé, même le pape.

–      la direction spirituelle a sa valeur en elle-même, indépendamment de la qualité du directeur. Obéir, même si le directeur est incompétent.

–      l’obéissance a sa propre fin : je suis obéissant pour l’être toujours plus.

 

La différence entre le stoïcisme et le monachisme que Foucault pointe, c’est qu’il ne s’agit plus de devenir maître de soi, mais d’un dessaisissement de soi, qui se traduit par l’humilité et la patience. Au contraire le stoïcisme recherche l’énergie, la maîtrise de soi, la puissance. Figure très rare qui exclut les femmes, les enfants, les esclaves, et bien des hommes.

Mais le christianisme veut s’adresser à tous : on passe de l’assurance de celui que rien de peut troubler, à la fragilité fondamentale du lien à la vérité.  L’originalité chrétienne est que celui qui a atteint la vérité peut rechuter, idée incompréhensible pour le stoïcisme. Le christianisme qui s’adresse à un peuple entier, admet qu’après le baptême et l’illumination de la vérité divine, on peut faire des péchés très graves.

 

Débat et commentaires

Cette notion apparaît au 4è et 5è siècle car elle est contemporaine de l’apparition du monachisme, et les moines sont plus exposés à la tentation de l’excès de pénitence. Au 4è et 5è siècle, l’entrée en monachisme est très difficile, c’est un idéal de vie, d’humanité.

 

Dans le bouddhisme, on n’a pas à chasser ses pensées : avec les techniques de respiration, les mauvaises pensées s’effacent d’elles-mêmes. En 1978 Michel Foucault séjourne au Japon et observe les différences entre les techniques zen et les techniques chrétiennes. De fait, l’idée de rechercher ses mauvaises pensées pour s’en confesser n’existe pas ailleurs que dans le christianisme.

 

Le rapport à la vérité change complètement. Si le stoïcien peut dire : ‘j’ai atteint la vérité’, pour le chrétien, la conversion est un chemin. En fait, dans les premiers siècles chrétiens, la théologie chrétienne est très marquée par le néo-platonicisme et le stoïcisme, elle ne s’est pas pensée radicalement en rupture. Trois aspects sont très difficiles à articuler au plan historique : la théologie – l’ascèse – et l’expérience chrétienne. Penser la vérité n’a pas fait exploser les cadres traditionnels, et la Croix est intégrée dans un cadre classique. Ce sont les protestants qui, les premiers, vont chercher à produire une théologie non philosophique.

 

L’intervention de l’autre comme directeur, est-ce simplement une disposition technique, ou bien est-ce au cœur du christianisme, l’essence même de l’être étant de vivre « en relation » ? Etre guidé, est-ce un besoin ou une attitude profonde ? Une dépossession de soi-même, pour mieux se retrouver soi-même ? Dans l’Evangile, on voit le dessaisissement de soi de Jésus qui se tourne entièrement vers Dieu et vers les hommes.

 

Foucault fait preuve d’une grande probité intellectuelle dans ce texte. Mais il est frappant qu’il ne s’intéresse pas à une analyse de l’organisation du monachisme. Or dans les textes de Cassien,  on trouve beaucoup d’éléments sur les relations de pouvoir.

Synthèse – Anne René-Bazin

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