Atelier Michel Foucault

L’une des idées fondamentales de Michel Foucault est que l’Occident a perdu son contact avec ses racines. Son travail de généalogie a pour but de faire retour sur cette histoire complexe, à partir de sa double compétence, d’historien et de philosophe.
Compte-rendu de la séance animée par Jean-François Petit le 15 décembre 2013 à Saint-Merry

 

FOUCUALTL’année 2014 sera une année forte autour de Foucault mort en 1984. Aujourd’hui les études sur son œuvre sont moins partiales, par exemple sur le rapport de Foucault au christianisme.
Nous avons une responsabilité aussi du côté chrétien de montrer l’intérêt d’une nouvelle lecture de Michel Foucault.
Certains historiens n’ont pas les clés pour comprendre de quoi il parle ; jusqu’à présent, les versions très laïcisées de ces études ne restituent pas une partie de son œuvre

L’une des idées fondamentales de Michel Foucault est que l’Occident a perdu son contact avec ses racines. Son travail de généalogie a pour but de faire retour sur cette histoire complexe, à partir de sa double compétence, historien et philosophe. Le philosophe, d’une certaine façon a voulu se tenir à l’écart de la phénoménologie de son époque même si aujourd’hui on peut lire Foucault autrement.

La « phénoménologie » de  Foucault

La phénoménologie au sens strict – science des phénomènes,  – portée par Husserl puis par Heidegger, a provoqué la méfiance de Michel Foucault. Sartre s’en voulait l’interprète authentique en France mais abonne sa recherche d’une « psychologie phénoménologique ». Les philosophes  étudiaient les phénomènes soit du côté du sujet – le subjectivisme – de l’autre, de objet – l’objectivisme. La phénoménologie est un essai d’annulation de ces distances entre le sujet et l’objet, pour les lier.

Michel Foucault accuse la phénoménologie de ne pas prendre les questions suffisamment à la source, en négligeant leur histoire, qui lui semble essentielle pour fonder ce qu’il appelle « un diagnostic du présent ».
Aujourd’hui encore, chez certains les philosophes, la tendance est à une philosophie très refermée sur elle-même, qui refuse toute remise en cause de son institution et de ses pouvoirs, d’une certaine forme de connaissance et de privilèges.
La phénoménologie n’est pas spontanément dans le généalogique ou dans l’historique. Nietzsche est tenu en suspicion. Dans la ligne de Husserl, la phénoménologie se veut   « science rigoureuse ». En 1990 est constaté un « tournant théologique » de la phénoménologie française (selon Dominique Janicaud) qui suspecte Levinas, Ricœur, Michel Henry, de « rouler » pour le christianisme. Quelle perversion selon eux ! Pourtant la première disciple de Husserl était Édith Stein, qui aura voulu par la suite marier phénoménologie et thomisme (au grand dam de Husserl), le deuxième était Heidegger  dont l’engagement dans le IIIe Reich a  été jugé suspect par la suite …

La théologie n’est pas restée indifférente à ces influences philosophiques.
Deux revues de haut niveau ont vécu en parallèle : Concilium, avec une écoute très large et un vrai débat dans la ligne du Concile Vatican II et Communio, menée entre autres par Jean-Luc Marion.  Conflit entre deux courants : c’est Concilium qui a disparu en langue française malheureusement.

Le  « structuralisme » de Foucault

On a mis à Foucault l’étiquette structuraliste – mais pour lui, le structuralisme c’est l’affaire de Lévi-Strauss et non la sienne. Selon lui, la « messe était déjà dite » avant lui.

Michel Foucault historien ?

Michel Foucault était-il historien, avait-il une formation d’historien ? Oui et une pratique de lecture des textes et des archives très étendues.  Il s’est appuyé sur deux historiens : Canguilhem historien des sciences, et Paul Veyne, historien de l’Antiquité, qui l’ont propulsé au Collège de France.
Mais ses analyses ont été tellement dérangeantes que les relations ont toujours été tendues avec les historiens, qui s’appuient sur un prétendu objectivisme : aujourd’hui l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales fabrique l’histoire mais sans s’interroger sur l’analyse des présupposés de ce qu’elle fait. Elle est encore très marquée par le positivisme du 19e siècle, Renan, Taisne, qui élimine toute référence transcendante.

Intégration, laïcité

C’est en partie pour cette raison  qu’aujourd’hui on ne comprend rien sur certains débats comme la question de l’intégration (par exemple ceux aujourd’hui propulsés par les analyses d’Alain Finkielkraut).
Or il existe un réseau de philosophie interculturelle à la Catho de Paris (www.rephifrance.wordpress.com) qui essaye de promouvoir une aussi vision des relations entre cultures. Pour ce qui la concerne, Martha Nussbaum, une philosophe américaine observatrice de la vie française et européenne, pointe l’intolérance française et une conception rigoriste de la laïcité. Voir : http://www.laviedesidees.fr/Martha-Nussbaum-ou-la-democratie.html

La « charte de la laïcité » ne doit en conséquence par être vue comme une forme d’intransigeance, mais plutôt le symptôme d’ une idéologie d’État aux abois. Vincent Peillon, philosophe, fin lecteur de Merleau-Ponty, de Jaurès, veut restaurer une forme d’organicité de l’Etat, notamment de l’école.
Mais la question du voile bloque tout : or souvent l’émancipation passe par le voile. Ainsi il y a eu procès à propos d’une mère de famille voilée voulant participer à une sortie scolaire : on veut ouvrir l’école et on en bloque l’ouverture ; par ailleurs dans les quartiers populaires les jeunes filles expliquent qu’elles se voilent pour éviter qu’on les considère comme des putes. Soit on accompagne le mouvement, soit on renvoie les femmes dans leurs barres d’HLM et personne n’a plus accès à elles. Mieux vaudrait peut être des signes ostensibles y compris dans certains établissements scolaires…
En fait, il faudrait retravailler sur la recomposition de l’identité française, et pour ce faire examiner les points de vue qui nous viennent de l’extérieur.En France, l’Eglise travaille sur la formationdes acteurs de pastorale en quartiers populaires, des gens capables de rentrer dans le dialogue et la rencontre. Jusqu’ici il y avait des religieuses qui souvent avaient vécu dans les pays d’immigration, qui parlaient arabe, mais elles disparaissent petit à petit en raison de leur âge. Si plus personne n’est plus présent, le communautarisme va avancer encore, d’ailleurs confronté à un communautarisme catholique.
Il n’y a pas de mollesse dans le suivi des imams, pas de risques de dérives, comme le croit Finkielkraut. Mais une recomposition de l’identité française sur laquelle il faut qu’on réfléchisse. Martha Nussbaum, convertie au judaïsme, pointe régulièrement la France –régulièrement condamnée par les instances européennes ; on a sans doute, y compris au nom de la foi, à acter plus et sans naïveté une certaine forme de reconnaissance des solidarités. Sinon, d’année en année il y a enfermement.

L’air du temps est donc très foucaldien : l’anthropologie contemporaine, le rapport au savoir, au pouvoir, la constitution de la prison, de l’hôpital, la façon d’être ensemble. De même nous respirons l’air du temps du concile Vatican II, sans le savoir.
Nous sommes foucaldiens sans le savoir. Il faut mettre à jour ces éléments de l’air du temps, la société globale : ils ont un effet révélant sur notre propre pratique, et un effet stimulant.  Ce discours est une façon d’opérer le diagnostic du présent, sur la justice, l’aveu, la solidarité, le revoir, pour ouvrir des possibilités d’action, dans des champs divers, champs qui impliquent des gens de la communauté, des gens engagés dans des solidarités diverses…
Or la mission du CPHB, c’est bien d’être en dialogue avec la culture. Notre objectif notamment, c’est le dialogue avec Beaubourg, lieu où l’esprit de Foucault résiste un peu car extra-universitaire ; or c’est le Beaubourg expertisé par Michel de Certeau. Ces deux voix sont parallèles : entre Michel de Certeau, jésuite, abordant l’histoire, la philosophie, la science, l’épistémologie, et Michel Foucault, il y a un lien qui reste à éclaircir. Attention à ne pas réduire Foucault à la partie la plus libertaire !

Compte-rendu : Anne-René-Bazin

 

 

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