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ATTENTIFS AUSSI A LA SOUFFRANCE

La crise actuelle du coronavirus, avec ses milliers de morts, a généré beaucoup de souffrances. Pour la plupart, la souffrance reste un scandale. Ils cherchent à l’esquiver. D’autres veulent nous en délivrer. Généralement sans succès... La chronique de Jean-François Petit

En fait, la souffrance nous touche jusqu’au plus profond de notre être intime. Elle nous ébranle parfois définitivement. Mais plus que la contester ou la défier, il faut peut-être d’abord essayer de la comprendre.

Première difficulté : la souffrance n’est pas la douleur, physique ou psychique. Si l’on sait atténuer cette dernière avec des traitements médicaux appropriés, on est souvent impuissant à juguler la première. Parfois, nous avons été éduqués, très maladroitement, à devoir « supporter » la misère du monde et à « accueillir » le malheur. 

A juste titre, ce dolorisme et ce fatalisme en ont fait fuir plus d’un. La souffrance peut nous conduire au bord du précipice. On s’y abandonne, alors qu’il faudrait tenter d’y résister. Le pire serait de vouloir la refouler ou de la masquer. De faux-noms et de faux-prétextes lui sont souvent donnés : la punition, l’expiation ou la purification. 

Ces constats initiaux montrent que la souffrance appartient à la sphère du sens et de la liberté. La souffrance dépend des grands systèmes explicatifs adoptés. Au plan humain, elle est surtout marquée par un déplaisir. Elle parait être l’expression d’un mal. Mais aussi d’une sensibilité : toutes les souffrances ne sont pas équivalentes chez les uns et chez les autres. La souffrance est ici liée à une intensification de la sensibilité dans certains domaines, comme l’explique le psychanalyste Juan David Nasio dans son Livre de la douleur et de l’amour : « L’afflux d’énergie a tellement sensibilisé les neurones que de faibles excitations suffiront à les réactiver et ranimer l’image qu’ils contiennent. » Elle est donc plus qualitative que quantitative. Elle peut être marquée par la tradition, la culture, les coutumes du passé. En somme, elle est déterminée par la communauté et l’histoire.

Dans le cas présent, la souffrance ne vient-elle pas aussi du constat de l’irresponsabilité dans la gouvernance du monde ? Tant de vies auraient pu être sauvées ! Mais ne soyons pas dupes : la souffrance peut avoir comme effet d’isoler, d’arracher à sa communauté, à sa tradition d’appartenance. La souffrance est alors comme un écart, un vide.

Rousseau se posait une question : la civilisation n’a-t-elle pas créé davantage de souffrances qu’elle n’en a été victorieuse sur ses causes ? La mentalité contemporaine superficielle s’est voulue insensible à la souffrance. Le péril actuel survenu, elle est désormais plongée dans des souffrances cruelles. 

En fait, la souffrance a partie liée avec la mort. L’idée de la mort est sans doute la souffrance la plus aiguë que l’être puisse expérimenter. Surtout quand toute hypothèse de sauvegarde du meilleur de ce que l’on a vécu est écartée. Mais la vie n’est heureusement pas qu’une longue suite de souffrances liées à l’impermanence du monde !

La vie est en réalité une oscillation permanente entre la joie et la tristesse, antérieure même au bonheur ou à la souffrance. Si les voies spirituelles tentent de lui donner un sens, le christianisme ne la glorifie pas : « Que ce calice me soit écarté !» sera le dernier cri de Jésus (Mt 26,39). Lui seul a su pourquoi il souffrait, innocent, crucifié entre deux larrons. La souffrance lui a appris l’amour agissant pour tous les êtres. 

Thomas a Kempis, un mystique rhénan, dira à sa suite : « tant que la souffrance te sera pénible et que tu chercheras à la fuir pour lui échapper, il ne t’adviendra que malheur et injustice. Quand tu en arriveras à goûter le souci et la tribulation amère comme une nourriture suave, par amour du Christ, estime que tu es sauf ». 

 C’est sans doute ce que ressentent confusément, dans la catastrophe actuelle, ceux qui se battent pour tenter de lui donner un sens. 

Jean-François Petit

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