Au revoir Père Frans

Vous avez appris l’assassinat du P. Frans à Homs et nous vous envoyons quelques nouvelles des derniers jours.

Père FransLundi vers 11 h. un coup de téléphone nous annonce la mort du P. Frans assassiné à Homs, la nouvelle est bientôt confirmée par les jésuites et les premiers titres sur internet ne tardent pas à sortir. Cela tombe brutalement comme un coup de tonnerre et la nouvelle se répand rapidement. Le soir vers 19.30 le P. Nawras célèbre une messe, à la résidence des jésuites, l’émotion est grande, une quarantaine de personnes du JRS et des amis de Frans, ayant souvent participé aux « massir », y sont malgré l’heure tardive.

Peu de détails encore sur les funérailles, ni sur sa mort ; si ce n’est qu’il a été assassiné par une balle à bout portant. Des négociations sont en cours pour une éventuelle sortie du corps, mais peu de précisions, une célébration officielle est prévue pour le mercredi à 12 h. Le P. Nawras et Slimane, responsable du JRS nous invitent à se joindre à eux pour aller le lendemain à Homs, nous acceptons l’invitation. Le soir les grands journaux et les sites internet, ont tous répercuté la nouvelles donnant des détails sur le P. Frans et sa vie à Homs.

Mardi matin, nous partons à 3 voitures, nous ne sommes pas sans appréhension sur la route et les barrages de l’armée… En fait, à notre étonnement, nous faisons la route assez facilement, les barrages sont assez rapidement franchis… Néanmoins, on remarque que pour les bus il y a une longue attente. Assez peu de circulation sur la route, par rapport à autrefois… Voilà 2 ans que nous n’étions pas allés à Homs et n’avions pas fait cette route qui nous était familière.

A Homs, déjà pas mal de monde est arrivé d’Alep, de Lattaquié, des villages environnant, au couvent de Deir el-Moukhalles (paroisse des jésuites à Nozha, quartier sud de la ville). Nous sommes heureux d’y retrouver des figures connues que nous n’avons pas vu depuis longtemps, car on ne circule plus en Syrie que si c’est nécessaire. On en profite aussi pour visiter des familles amies, dont l’une d’elles nous accueillera ; nous ne les avions pas revues depuis 2 ans.

Il s’avère vite que le corps ne pourra pas sortir du couvent où vivait Frans dans le quartier de Boustan al-Diwan, situé dans la zone encerclée et fermée depuis presque 2 ans. Il a été rapidement enterré, dans le jardin du couvent, mais aucun prêtre n’a pu aller bénir son corps…. Il y a un mois et demi, un bon nombre des habitants de ce quartier pouvaient sortir sous l’égide de la Croix Rouge, le P. Frans a choisi de rester solidaire de ceux qui restaient : 24 chrétiens, qui ont du veiller à son ensevelissement et être témoins de ses dernières heures. Une femme est restée sur place pour lui faire la cuisine. Aujourd’hui cette petite communauté rassemblée autour de sa tombe se sent protégée par la présence invisible du P. Frans. Certains pensent pouvoir identifier le meurtrier du fait que cet homme l’avait déjà agressé auparavant, lui avait volé son téléphone, avait même fait la répétition du meurtre.

Le soir à 19 heures, les jésuites célèbrent une messe, assistance déjà nombreuse,  plusieurs évêques et de nombreux prêtres. Les P Nawras, Ziad et Mourad (venu d’Alep)  célèbrent, le P. Paul Diab et le P. Ghassan sont là aussi. A l’offertoire, on chante la prière de Charles de Foucauld (ia abati). En effet on ne peut que faire le rapprochement entre la mort du P. Frans et celle de Charles de Foucauld en 1916, exécutés à bout portant par un « familier » et sur commande ces hommes dans une solitude extrême.

Dans l’église, une grande photo du P. Frans, en dessous étaient écrites ses dernières paroles : « Préparons-nous à la fête, car elle signifie le passage de la mort à la vie »

Le soir les jeunes ont aimé à se retrouver pour veiller ensemble. Un des traits caractéristique de ces journées est de voir que Frans continue à être le « rassembleur »  qu’il a été toute sa vie. La célébration de sa mort a été l’occasion pour beaucoup de se retrouver entre eux grâce à Frans, dont la présence reste très forte.

Le mercredi, la messe solennelle est présidée par le P. Nawras, très grosse assistance de nombreux évêques et prêtres, de toutes confessions ; le Nonce apostolique a fait lui aussi le déplacement. Assistent aussi le Muhafez (gouverneur) de Homs et plusieurs notables musulmans de Homs.  L’assistance trop nombreuse ne pouvant être accueillie dans l’église, une tente avait été dressée à l’extérieure et on pouvait suivre la cérémonie sur grand écran.

Les lectures de la liturgie sont celle du serviteur souffrant d’Isaïe (ch. 53) et l’Evangile du Bon Pasteur. Comme le bon pasteur, Frans, de façon invisible mais réelle,  continue à rassembler et à donner la vie à ceux qui le suivent ; il continue à les aimer.  De nouveaux, à l’offertoire, chant de la prière d’abandon de Charles de Foucauld.

Après la messe, le nonce rappelle qu’à l’heure même où à Homs cette cérémonie se tenait, à Rome, le Pape François lance, lors de l’audience générale, « un nouvel appel à la fin de la violence et des destructions en Syrie, ainsi que pour la libération des personnes enlevées, parmi lesquelles des prêtres et des évêques ». Le pape François s’adresse au P. Frans, comme à « l’un de ses confrères néerlandais de 75 ans, assassiné, lundi dernier à Homs, en Syrie » et il ajoute : « Il a toujours fait du bien à chacun, avec gratuité et amour, et il était pour cela aimé et tenu en estime par les chrétiens et les musulmans, a-t-il poursuivi d’une voix grave. Son meurtre brutal m’a rempli d’une douleur profonde et m’a fait une fois encore penser aux nombreuses personnes qui souffrent et meurent dans ce pays éprouvé, en proie depuis trop longtemps à un conflit sanglant, qui continue de semer mort et destruction. »

Des évêques, des prêtres dont le P. Nawras ainsi que le Mouhafez et des notales musulmans évoquèrent la mémoire du P. Frans par des paroles de paix.

Pendant les deux jours passés à Homs, la vie semblait normale, mais la veille ne l’avait pas été. Le soir très peu de monde dans les rues. Dans ce quartier, il y a aussi beaucoup de réfugiés. Mais à peine une demi-heure après notre départ de Homs, on apprenait que deux voitures piégées avaient explosé dans le quartier de Karm al-Loz, quartier voisin de celui de Nozha, attentat qui a fait 25 morts et une centaine de blessés. Ainsi en est-il en Syrie, la violence se déchaîne au moment où on ne s’y attend pas. Sur la route, nous avons entendu des coups de canon venant du Qalamoun. Nous sommes entrés à Damas par le quartier de Berzé qui permet de prendre l’ampleur des destructions dans ce quartier voisin du nôtre.

Nous sommes bien sûr tous ébranlés par ce départ si brutal, mais nous sentons aussi la présence de Frans et espérons que le sacrifice de sa vie contribuera à ramener la paix et la vie en Syrie.

Damas 11 avril 2014

Jacques et Yves

 

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