Au pays des moabites (pastel). © Jacqueline Casaubon, 1995

Au rythme des saisons

« Un jour, dans une région où rien ne poussait, je m’arrête surprise : un coquelicot avait fleuri, là, où on ne l’attendait pas ». Souvenir d’un printemps en Jordanie, par Jacqueline Casaubon
Au pays des moabites (pastel). © Jacqueline Casaubon, 1995
Au pays des moabites (pastel). © Jacqueline Casaubon, 1995

 

[I]ci, dans le sud de la Jordanie, le gouvernement fait le maximum pour sédentariser ceux qui vivent sous les tentes. La surveillance est plus facile.

La population du village est semi-nomade, il suffit de la voir et de l’écouter lorsque fleure le printemps… Dans les cours et les maisons, une même frénésie emplit le cœur des humains et des animaux…

Les bêtes s’agitent, se font entendre, piaffent, s’affolent, les futures mères rêvent de mettre bas au grand air et les mâles de verdure qu’ils iront chercher de leur plein gré.

[L]es hommes regroupent tentes, matelas et sacs de blé qu’ils chargeront sur les ânes et les chameaux. Tandis que les femmes s’occupent du matériel de cuisine et des métiers à tisser… Le jour du départ il faudra attraper, non sans mal, la basse-cour qui fera le voyage dans des cageots, perchés tout en haut sur les bagages.

Le rythme des saisons (encre, pastel). @ Jacqueline Casaubon, 2002
Le rythme des saisons (encre, pastel). @ Jacqueline Casaubon, 2002

Heureux aussi sont les enfants, pour les plus jeunes c’est l’inconnu et pour les aînés le retour vers les grands espaces, la garde des troupeaux et les premières chevauchées.

Les maladies, hélas, peuvent accompagner le convoi, aussi j’irai retrouver mes amis et rencontrer, en même temps, des groupes de Bédouins de passage.

On est encore à l’époque des injections de pénicilline toutes les trois heures. Pour se repérer dans le temps rien de plus simple, je leur indique, gestes à l’appui, à quels moments ils peuvent venir au village.

Quand le soleil sera ici, tout en haut et plus loin. Et ils sont là !

[U]n jour, dans une région très rocailleuse, où rien ne poussait, je m’arrête surprise : un coquelicot avait fleuri, là, où on ne l’attendait vraiment pas.

Je m’approche…
La graine, venue d’un ailleurs lointain et inconnu, avait fait éclater le roc.
Quel contraste, une fleur si fragile, éphémère, née dans un berceau de pierre.
Ses pétales, rouge sang, dansaient en plein vent, simplement pour le plaisir.

Nous étions témoins de cette splendeur offerte, en toute gratuité, en pleine solitude. Émerveillée, je me souviens avoir crié de joie, très fort, aussi loin que ma voix pouvait porter dans cette immensité.

[A] cet instant je ne me doutais nullement de l’impact que ce tableau aurait sur moi, des années plus tard.

L’intime conviction que la vie est plus forte que la mort.
La semence avait fait éclater le roc, l’impénétrable, en plein désert.
Et souvent, le coquelicot de Jordanie m’est revenu en mémoire, lorsque le courage me manquait.
Une fleur qu’il faut, absolument, conserver dans son jardin secret.

 

                                                                                  Jacqueline Casaubon

                                                                                             3 août 2014

 

 

 

 

 

 

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