Dieric Bouts, La Cène (panneau central), 1458, M – Museum Leuven (détail)

AUTOUR D’UN REPAS

Pour les chrétiens, le Jeudi saint est un jour essentiel : Jésus prend le pain, il prononce la bénédiction. Le pain, aliment premier de la vie, devient son corps. Depuis, ses disciples refont ses gestes en mémoire de Lui. Mais qu’est-ce qui se joue autour de la table ?

Le repas, ce geste le plus banal du quotidien se trouve là exhaussé à ses sommets ! L’humain ne se détermine-t-il pas aussi de la sorte ? Par les paroles échangées à ce moment-là. Par les gestes entre les convives. Les odeurs.  La joie partagée ou la solitude affrontée. En pensant à d’autres. Notamment en ce moment, à ceux qui ont produit ou préparé ce repas. 

La connaissance peut être aussi être nutrition. De même des nourritures spirituelles. Blaise Pascal le constatait : l’on ne s’ennuie jamais de manger ou de dormir. La faim et le sommeil renaissent toujours. Mais peut-on vivre sans avoir faim de choses spirituelles ? Sans avoir faim et soif de la justice, de la santé, de la paix aujourd’hui ? 

Dans ce cas, il n’est plus question seulement de restaurer les forces physiques ou psychiques. Il s’agit bien plus d’élargir l’espace, d’ouvrir des univers et surtout d’apprendre à recevoir. Comme le dit le philosophe Jean-Louis Chrétien, « se nourrir, c’est être renouvelé de l’intérieur, au plus intime, par ce qui vient de l’autre et ne peut venir que de lui » (Saint Augustin et les actes de parole, PUF, 202, p. 43). On ne prend pas un repas pour être repus. Mais bien pour avoir des provisions pour la route, c’est-à-dire croitre humainement et spirituellement.

Dans la prière du Notre Père, les chrétiens disent « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».  Ils l’entendent  comme tout ce qui est nécessaire à la vie. Même l’ermite ne mange jamais seul. Il a besoin de son environnement. Emerson, un maitre à penser de l’écologie, né aux Etats-Unis au XIXe siècle, pensait qu’il fallait surtout apprendre à composer avec lui. Nous ne pouvons pas avoir de rapport inamical avec la nature. Bien plus, nous avons une dette à son égard. L’être qui se veut, selon Descartes, « maitre et possesseur de la nature » l’oublie. Il agit avec sa seule intelligence et, tandis que « sa digestion est bonne, son esprit est abruti et lui-même n’est qu’un sauvage égoïste » (Emerson, La nature, Allia, 2015, p. 86).

Jeudi Saint. ©fc

 En fait, la nourriture transforme profondément celui qui la mange et la nature. C’est pourquoi il doit entretenir avec elle une relation d’humilité, car sa santé et sa force viennent aussi d’elle. «  L’homme ne vit pas que de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » déclare l’Evangile selon st Matthieu (IV, 4). Saint Augustin ajoute qu’on aura fait autant de progrès qu’on aura été attentif à ce précepte. Et de donner l’exemple de la fourmi : « lorsque vient l’hiver de l’épreuve, elle se nourrit encore, elle vit des saveurs de l’été qu’elle avait enfouies » (Commentaire du psaume, 66, 3). Le problème est donc de préserver ou de rendre à la nature sa beauté originelle et éternelle. Mais tant que l’être humain se sent comme séparé de la nature, c’est-à-dire en fait de lui-même, il en demeure incapable. Cela ne sera possible que lorsque les « beaux visages, cœurs généreux, sages discours, actions héroïques » (Emerson) auront rendu le mal en l’humain inoffensif.

Pour sa part, le récit eucharistique ne se résigne pas à l’état d’une humanité affamée ou à l’inverse, ici en Occident, à être littéralement « consommé » dans de  multiples biens dont personne n’a réellement besoin. Pour William Cavanaugh, l’eucharistie traduit l’histoire d’une vie en abondance. Dans ce repas proposé à tous, la frontière entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas est radicalement mise en question. En consommant l’eucharistie, les chrétiens deviennent corps du Christ. Ils sont appelés à s’offrir au monde. En ce sens, ils refusent la destruction par le consumérisme. Ils sont appelés à participer à une vie plus grande qu’eux-mêmes. Et pour le théologien Hans Urs Von Balthasar, l’humanité divisée est unie en l’eucharistie.  

Aujourd’hui, une économie de marché orientée vers un consumérisme effréné est encore incapable de comprendre ce geste. La consommation est perçue comme « la » solution aux souffrances d’autrui. Quel mirage ! Le seul désir de certains est de posséder toujours plus. Alors que l’eucharistie n’entraine pas une accumulation de biens inutiles. Au contraire, elle propose un partage, surtout en direction des plus affamés. 

Fallait-il une « eucharistie de désir » ce Jeudi Saint pour le redécouvrir ? Fallait-il une crise économique déclenchée par une épidémie pour remettre un peu d’ordre dans une économie de repus, vorace au Nord, et foncièrement prédatrice au Sud, alors que le scandale de la faim dans le monde n’a pas encore été résorbé en ce nouveau millénaire ? Surtout : soyons heureux mais lucides quand nous sommes réunis autour de la table !

                                                                   Jean-François Petit

5 commentaires

  • Voir aussi sur le site Garriguesetsentiers de ce Jeudi saint la réflexion d’Alain Barthélémy sur l’eucharistie.

  • Lire aussi, sur le site Garriguesetsentiers de ce Jeudi saint la réflexion d’
    Alain Barthélémy-Vigouroux : « Le verrou de l’eucharistie ».

  • Très belle et très instructive méditation que celle d’Alain Barthélémy où l’expression personnelle de sa foi se nourrit aussi de la dimension exégétique et historique. S’y référer éviterait pour aujourd’hui tant de formules devenues souvent incompréhensibles qui s’inscrivent toujours dans un contexte et ont une histoire.

  • Un ami aimait dire : consommer, n’est-ce pas consumer?.
    Tout finit par nos excès à être réduit en cendres.Nous tous avec et en premier les plus démunis.
    Le covid19 s’ est au travail pour un grand nombre.
    Ce petit virus innocent jusqu’à il y a peu.
    Une bifurcation intervient lorsqu’un petit changement d’un paramètre physique produit un changement majeur dans l’organisation d’un système.
    A nous de savoir dès maintenant changer nos orientations.
    Une eucharistie de désir : oui.

  • Merci Jean pour la référence à l’article de garrigues et sentiers deBarthélémy sur l’Eucharistie : ceci me paraît une vraie réflexion qui peut nourrir et enrichir nos échanges.

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