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AVEC JULIA KRISTEVA, AU SECOURS DE LA PENSEE

En effet, les tensions régnant actuellement dans la communauté scientifique appellent à mettre en place d’autres structures de pensée, moins liées à des compétitions internes. Celles-ci  freinent la recherche d’objectivité. Or la médecine contemporaine a souvent sous-estimé le « facteur humain ». On soigne, on expérimente. Mais on n’évite pas la mort. Ce qui fait que les critères du bien et du mal sont devenus flous, notamment dans le « tri » des malades. La libération sans fin qu’on nous promettait se trouve désormais ramenée à des horizons beaucoup plus concrets de prise en charge des besoins fondamentaux. 

            En réalité, une véritable transversalité dans les approches fait défaut. La sémantique de l’épidémie s’embrouille. Les politiques ne deviennent pas plus claires. Les coordinations internationales tardent. Un marchandage honteux pour des masques a eu lieu devant nos yeux entre plusieurs pays européens.

            En conséquence, des « complicités provisoires » (H. Arendt)  entre communicants, politiques et scientifiques les ont conduit à déroger à leur devoir de lucidité, d’abord au nom d’une pseudo « union sacrée », puis, plus simplement, par manque de courage. 

            Dans ce contexte, la possibilité de contestation des intellectuels redevient capitale. Si ceux-ci renoncent à cette vocation, ils ne valent guère mieux que les autres.  Or, c’est bien un appel à l’imagination auquel nous sommes conviés, non simplement à une « modélisation » de plus, comme on le fait en sciences exactes. 

            Plus précisément, dans l’épidémie actuelle, il faudrait susciter les analyses de Kristeva. En effet, beaucoup d’archaïque se greffe sur les logiques en présence : le déni, le fantasmatique, le passionnel, le sacré. Une ligne de crête passe du pulsionnel au symbolique, sans que la douloureuse expérience  de la mort ne soit atténuée. Notre culture, qui a déjà du mal à se la représenter, se trouve comme mise en échec, parce qu’elle se trouve dans l’impossibilité de donner du sens à cette déchirure. 

            Il faudrait chercher du côté d’autres horizons, en particulier celui de la littérature. Or, pour Julia Kristeva, l’expérience de l’écrivain est la fois sensorielle, sexuelle, passionnelle mais aussi faite de langue, de rhétorique et d’interprétations (Au risque de la pensée, Ed. de l’Aube, p 68). Dans l’épidémie, il n’y a pas d’univocité de sa représentation, de son vécu ou de son expression. Chacun doit la raconter avec ses mots. Certains iront même jusqu’à une contamination par l’impur. Mais pour l’heure, la menace de la mort n’a pas encore donné lieu à une catharsis de son abjection collective digne de ce nom. L’emprise du sensible nous fait défaut. Nous n’avons plus le droit de nous toucher. Le cas des dégâts causés par des funérailles « à la sauvette » a déjà été souligné. Mais l’analyse de cette véritable amputation de la vie sociale n’est pas encore réellement commencé. Le confinement mettrait réellement en question, selon les termes de Kristeva, la perlaboration complexe du rejet et l’appropriation de l’autre que constitue toute civilisation. Si nous avons déjà du mal à nous supporter au bout de trois semaines de vie recluse imposée, qu’en sera-t-il de nos façons de nous lier les uns aux autres après ? Ne nous regarderons-nous pas avec cette «inquiétante étrangeté » (J. Kristeva) qui nous marquait déjà, bien avant « le port du masque » ?  

            La crise a déjà montré notre difficulté collective à donner des mots à l’innommable, au passionnel, au pulsionnel que nous refoulions trop. Les transgressions plus nombreuses du confinement ces derniers jours dénotent une situation épidémiologique. La conscience du danger y est mise en échec. D’où la difficulté de mettre en œuvre une cohérence nationale sans y associer le plus grand nombre. Sans cela, comment œuvrer pour une certaine stabilité dans l’affrontement de l’épreuve de l’épidémie ? 

            La France se trouve sans doute à un moment douloureux de son histoire.  Elle y découvre que son lien communautaire n’était pas si puissant. Beaucoup croyaient en un lien universel capable de prendre en charge le différent, sans vraiment soutenir les structures politiques, syndicales, associatives, culturelles, religieuses adéquates. Or, sans elles, une société s’enfonce dans l’illusion collective et l’autoritarisme des gouvernants. Eux-mêmes s’enferment dans des absolus, sans satisfaire pour autant des besoins  légitimes de sens. L’humanité se trouve ainsi en situation de dé-solation, « privée de sol », comme dirait la philosophe Hannah Arendt. Et Julia Kristeva aurait raison de souligner qu’il n’y aurait pas d’issue collective à la crise sans survie psychique individuelle. Pour l’heure, la douleur des personnes, tout ce qui les blesse doit aussi être réellement pris en charge. Nous sommes bien dans une situation totalement inédite dans l’histoire.

                                                            Jean-François Petit

  1. mt.joudiou says:

    Lisant l’édito de Jean-François de ce lundi de Pâques, je « pense » à deux ouvrages : l’un « les nouvelles maladies de l’âme » de J.Kristeva, l’autre: « l’homme sans gravité » de Charles Melman, tous 2 psychanalystes.Le 1er souligne une réduction spectaculaire de la vie intérieure, un vide du coeur, de la pensée, une vie réduite au plaisir pervers de consommer, jouissance à tout prix.(au prix de sa destruction?). Le second, »l’homme sans gravité », sans poids, vide,sans perspective,absent devant l’épreuve du réel, est livré à ses pulsions. Un homme sans boussole, produit d’une société sans foi ni loi. (cf : »La fabrique de l’homme occidental » de P.Legendre)
    Les structures politiques,syndicales, associatives, culturelles,religieuses adéquates (JFP)persistent pour un petit nombre, mais s’amenuisent sous les coups de boutoir d’une certaine mondialisation qui les jugent gênantes pour la marche du grand marché mondial.
    « Que vaut l’homme pour que tu t’intéresses à lui? » questionne la Bible dans une adresse à Dieu. « Tu as du prix à mes yeux » répond l’homme crucifié, ressuscité de notre Pâques.

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