Nicolas Sarkozy sur le plateau de L'émission politique, France 2, 15 septembre 2016

Vous avez dit « suspects » ?

« Comme si sa défaite présidentielle ne lui avait rien appris, Nicolas Sarkozy martèle depuis quelque temps l’une de ses mesures dites “phare” au sujet du terrorisme. Elle consisterait à faire interner les personnes fichées S et suspectées d’entretenir des liens avec des organisations djihadistes ». « Ce projet législatif inapplicable dans un État de droit comme le nôtre n’est pas sans évoquer le décret du 17 septembre 1793 “relatif aux gens suspects” ». L’actualité au prisme de l’histoire dans la chronique d’Alain Cabantous

Tout en nous privant des belles envolées archéo-gaullistes d’H. Guaino ou des saillies incertaines sur « ce pays de race blanche » de N. Morano, plusieurs candidats de la première primaire à droite ne sont pas avares de surenchères, ne serait-ce que pour capter l’électorat du Front National.

Comme si sa défaite présidentielle ne lui avait rien appris sur ce point, Nicolas Sarkozy, simple candidat à la candidature, martèle depuis quelques temps l’une de ses mesures dites « phare » au sujet du terrorisme. Elle consisterait à faire interner les personnes fichées S et suspectées d’entretenir des liens avec des organisations djihadistes. Car, explique avec force l’ancien chef de l’État : « A quoi sert-il de faire des fichiers S si [on ne fait rien] contre les fichés qui portent atteinte à la sûreté de l’État, on ne les examine pas, on ne les interroge pas, on ne les met pas en prison ? » (le Monde, 15/09/2016). Pour bien se faire entendre, il esquisse les éléments de dangerosité qui caractérisent les suspects : « leur fréquentation, la consultation régulière des sites djihadistes, leur radicalité ». Autant de signalements nébuleusement précis qui « en vertu du principe de précaution, les conduiraient à la rétention administrative. »

Ce projet législatif inapplicable dans un État de droit comme le nôtre, mais c’est un détail, n’est pas sans évoquer le décret du 17 septembre 1793 « relatif aux gens suspects » répartis en six catégories. À côté de ceux à qui l’on avait refusé un certificat de civisme, des fonctionnaires suspendus, de ceux qui ne pouvaient justifier de moyens d’existence, des ci-devant nobles et autres émigrés, figuraient en tête « ceux qui soit par leur conduite, soit par leurs relations, leurs propos ou leurs écrits se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté. De pareils individus devaient être d’abord conduits dans des maisons d’arrêt puis dans des bâtiments dont disposait l’administration départementale.

Louis Antoine de Saint-Just (1767-1794)
Louis Antoine de Saint-Just
(1767-1794)

Si ces mesures d’exception, avec d’autres, violaient délibérément les déclarations des Droits de l’Homme de 1789 puis de 1793, et participaient à l’instauration de la Terreur, elles se fondaient aussi « sur la peur de l’Autre » (Michel Biard) dans un pays qui à l’été 1793 ne bruissait que de trahisons (de Dumouriez à la flotte de Toulon), de complots, de résistances fédéralistes touchant les deux-tiers des départements, de soulèvements, dont la Vendée, et de défaites militaires menaçantes pour la République jacobine. La France révolutionnaire était en guerre contre de multiples ennemis et la Constitution de l’An I, pourtant approuvée par le vote populaire, suspendue « en raison de l’état de guerre » (Saint-Just).

La France de 2016 est elle aussi en guerre ; tous les hommes politiques nous le martèlent depuis des années. En guerre, comme le sont l’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni et quelques autres démocraties occidentales, contre le même ennemi, le terrorisme instrumentalisé par Daech. Guerre de l’ombre si difficile et, sur notre sol même, contre les réseaux dormants ou actifs du djihad ; guerre au

Barbelés anti-migrants aux frontières hongroises
Barbelés anti-migrants en Hongrie

Moyen-Orient ou en Afrique. Une guerre qui nécessite en prévention le renforcement du renseignement, la coopération internationale à tous les niveaux, la mobilisation exemplaire des forces religieuses sur le terrain afin d’éviter au maximum ces attentats sanglants. Leurs conséquences tragiques, personnelle et collective, sous l’effet d’une émotion légitime, font le terreau du populisme pour lequel l’état d’urgence doit, lui-même, laisser à la place à une modification radicale de l’État de droit et pour combien de temps ? Et avec quelle efficacité prouvée ?

Espérons que dans le futur, l’Union européenne n’entre pas en guerre ouverte contre la Hongrie aux dérives autoritaires plus qu’inquiétantes. Elle pourrait décider d’emprisonner préventivement tous les ressortissants d’origine magyare…

Alain Cabantous

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