Faut-il rebaptiser les catholiques auxquels le sacrement a été administré en utilisant une formule jugée invalide (« nous te baptisons… » au lieu de « je te baptise…») ?
Oui, a répondu récemment la Congrégation romaine pour la Doctrine de la foi dans une déclaration choquante pour un grand nombre de chrétiens. Mais dans l’histoire une telle réponse ne va pas sans quelques fâcheuses contradictions, nous rappelle Alain Cabantous dans sa chronique.

Après avoir scandalisé bon nombre de catholiques qui en ont pourtant déjà vu beaucoup, le nouveau dérapage de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à propos de la formulation baptismale est-il déjà oublié ? Probablement pas. À l’image des monarchies d’ancien régime, le gouvernement de Rome ne supprime jamais sa législation. Il empile. Ça peut toujours servir. On connait l’histoire. L’instruction romaine considère désormais comme illicites tous les baptêmes qui auraient été administrés selon l’énoncé « nous te baptisons » alors que le seul recevable demeure « je te baptise ». Résultat des courses, un jeune prêtre américain s’est aperçu qu’il avait été baptisé selon la formule désormais prohibée et que, de facto, tous les autres sacrements qu’il avait reçus étaient invalides ! Et, par voie de conséquence, que tous ceux qu’il avait administrés depuis son ordination invalides itou. Un véritable engrenage totalement grotesque mais qui va contraindre quelques paroissiens formalistes à recommencer à zéro. Comme le fit le prêtre en question qui expédia quand même le tout en quelques jours. Grand bien leur fasse.

À partir de là, on me permettra deux prolongements historiques. Le premier concerne la question de la validité des sacrements et la situation de celui qui les donne. Au lendemain de la Révolution française, plusieurs évêques en place qui n’avaient pas supporté l’existence d’un clergé constitutionnel considéré comme séparé de Rome, avaient exigé que les personnes baptisés entre 1792 et 1800 ou que les couples mariés devant un ecclésiastique jureur devaient repasser à l’église pour régulariser leur situation. Heureusement rien n’était prévu pour les décédés ! Ces clercs vétilleux avaient oublié de lire les bons passages de saint Augustin ( Que Judas baptise, c’est le Christ qui baptise » ) et de quelques autres. Voici comment se manifeste allégrement l’abus de pouvoir clérical et la douane religieuse pourtant dénoncée par le pape François. Voilà aussi comment s’amorce ou s’affirme une déprise religieuse de la part de ceux qui n’étaient pas convaincus par une telle démarche  réitérative. Et ce d’autant que, parallèlement, l’épiscopat du premier XIXe siècle limita drastiquement l’autorisation d’ondoyer qu’il monnayait d’ailleurs fort cher.

Évidemment ce n’est pas cette exigence pour nullité sacramentelle qui est seule responsable de la lente érosion puis de l’effondrement des baptêmes dans la France contemporaine. Alors que l’immense majorité des enfants recevaient ce rite de passage encore à la veille de la guerre de 14, ils ne représentaient plus que la moitié des naissances en 2000 et moins du tiers aujourd’hui. Pour autant, l’unanimité ou presque du XIXe siècle laissait percevoir une prise de distance à l’égard du baptême qui sera de plus en plus découplé de la naissance proprement dite. En effet, contre vents et marées, l’Église romaine avait maintenu la règle canonique des trois jours qui obligeait les parents à présenter l’enfant sur les fonts dans ce court délai suivant sa venue au monde. Or ce laps de temps, à peu près respecté dans bien des campagnes, fut progressivement ignoré dans plusieurs grandes villes (Paris, Marseille notamment) ou dans certaines régions comme le Limousin ou l’Aquitaine. Au sein des paroisses populaires de la capitale, la règle vola en éclats. Si, en 1821, les trois-quarts des bébés de Notre-Dame de Bonne Nouvelle ou de Saint-Ambroise étaient bien baptisés dans ces délais, la proportion passa respectivement à 30% et à 5% en 1899.

Rome, la basilique Saint-Pierre

Bien entendu, les gens d’Église n’ont pas manqué d’incriminer le radicalisme, l’anticléricalisme ou de dénoncer les rythmes de travail qui facilitaient de plus en plus le choix du dimanche pour cette cérémonie. Mais il faut aussi évoquer l’influence des théories hygiénistes qui mettaient en avant les risques encourus par l’enfant lors d’un baptême précoce. «  Dans une église sombre, froide, humide, écrit Charles Monot en 1872, (le bébé) devra être dépouillé de ses langes pour recevoir des ablutions d’eau froide ». Enfin, et ce n’est pas sans importance, c’était désormais « le couple qui s’installait au cœur de la cérémonie. On célébrait moins l’entrée de l’enfant dans la communauté religieuse que le bonheur et l’unité de la famille » (Vincent Gourdon).

N’est-ce pas déjà, d’une certaine manière, le « nous » qui faisait son apparition subreptice? Il semble assuré que l’utilisation de ce pronom personnel pluriel à l’occasion des baptêmes controversés par les bureaux romains renvoie pour sa part à la communauté chrétienne qui accueille un nouveau membre et vit le sacrement. En outre, le « nous » contient le « je » et c’est donc faire un très mauvais procès ou avoir beaucoup de temps à perdre que de dénoncer abruptement la formule. Enfin et surtout, comme le rappelle savamment Roselyne Dupont Roc dans un article récent(1)« Le baptême chrétien » paru le 9 septembre 2020 sur le site de la Conférence des Baptisé-es Francophones, qu’il soit laïc ou clerc vertueux ou douteux, qu’il soit « nous » ou « je » c’est toujours et uniquement au nom de Jésus-Christ que l’on baptise. L’essentiel est là et nulle part ailleurs.

Alain Cabantous

Photo de couverture by Josh Applegate on Unsplash.

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1. « Le baptême chrétien » paru le 9 septembre 2020 sur le site de la Conférence des Baptisé-es Francophones

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