RERO, expo d'été 2020

Ballade à Saint-Merry dans l’exposition « Après – After »

L’été est le moment des randonnées et des balades. Didier Verdeille a parcouru le paysage de l’expo d’été et y cueille des mots, des émotions. Un bouquet de belles interprétations à partager, une invitation à inventer d’autres traces.

Quand j’étais jeune, l’After qualifiait le meilleur moment quand, la fête déclinant, les rares survivants au trop-plein de griserie se rassemblaient pour aller jusqu’au bout de la nuit dans un autre lieu improvisé.

Mais, métaphore mise à part, le titre de cette exposition évoque les suites d’une terrible attaque virale qui a tué, puis conduit la moitié du monde à s’enfermer chez soi…

Et c’est avec la conscience ravivée que différentes formes d’art ont aidé tant d’humains à supporter ce choc, que je profite de ma liberté nouvelle pour flâner dans une église unique. Merveilleux exemple d’une combinaison d’époques, d’architectures, de vitraux, de tableaux, de sculptures et de mobiliers qui montrent à quel point les dogmes et les goûts ont su évoluer et fusionner.

La chapelle de communion l’été 2020, un espace de réflexion et de lecture au milieu des œuvres

Par la volonté d’une communauté laïque, par sa recherche pour comprendre et réinventer sa fonction, une exposition d’art contemporain s’épanouit en ces lieux. Cela aiguise mon goût pour les symboles, et je choisis de décrire ce séjour au temps présent, comme si j’étais en train de le faire avec vous, chers lecteurs…

J’ai volontairement pris le parti radical de suivre deux axes complètement subjectifs :

– Ma conception de la “pastorale de l’art”, forgée à Saint-Merry.
– Mes impressions personnelles de promeneur dans cette exposition.

Donc, mesdames et messieurs, clergé, artistes et organisateurs, je vous prie de bien vouloir m’excuser d’un détournement possible, mais sans arrières pensées, de vos intentions. Je vous prie également de bien vouloir lire mes réactions à brûle pourpoint à votre travail.

Alors pour commencer, oserai-je, et surtout saurai-je dire habilement aux organisateurs pourquoi en dépit du titre percutant « Après – After », leur magnifique travail de choix et de mise en espace d’œuvres contemporaines au sein de celles du passé de cette église, ne me parle que de « maintenant » ?

Mais aussi, comment et pourquoi taire une telle sensation après un si long confinement ?

Lorsque l’on connaît Saint Merry, l’on sait que le coffrage qui porte une liste faite du seul mot « APRÈS », cache en réalité la restauration d’un des quatre cadres monumentaux de style antique qui ponctuent le transept. L’on sait aussi que le même cadre de marbre et son autel, qui se trouve à droite du chœur et sert là de support à une liste similaire en anglais, encadre d’ordinaire la vierge bleue de Van Loo (elle aussi en restauration). Les autres deux mêmes cadres qu’utilise Rero aux extrémités contiennent des listes plus denses en espagnol et en portugais. Puis il y a, directement sur la pierre des murs opposés, deux phrases que je ne gâcherai pas en les plaquant sur ce compte rendu.

RERO, Réel, Virtuel, Spirituel

La police choisie pour ces textes dactylographiés comme sur des écrans d’ordinateur géant prend du relief grâce à une ombre, deux ombres portées. À la manière de l’art cinétique, tout ceci crée une sensation de flou et de mouvement, comme un léger malaise visuel qui m’hypnotise et me pousse en arrière dans la nef. Lorsque je relève les yeux, il n’y a plus ni « avant », ni « après » qui tient ! Ni non plus le « maintenant » que je pressentais ! Dans la perspective du chœur, la Gloire baroque et dorée des frères Slodtz se marie à cet ensemble devenu intemporel.

À quelques pas de là, je décide de m’asseoir pour méditer un peu sur le fait que si rien ne se passe en apparence, ni dans ces cadres, ni dans ces listes de lettres neutres, tout se passe en moi par ce décor. C’est alors que deux touristes me demandent si j’ai remarqué le tétragramme qui est au milieu de la Gloire, « le même qui par ailleurs se cache sous le dais de la chaire sculptée par les mêmes frères », me souffle une accueillante dans sa bienveillance…

Conscient de l’intérêt de leur remarque, sans me demander pourquoi ils me l’ont faite, je les évite pourtant et continue ma visite, attiré par le nid inachevé de Terrisse.

Isabelle Terrisse, Nid douillet

J’y vois plutôt un cocon. Je pense au bestiaire chrétien, si mystérieux pour moi de la frise de la nef. Je me dis que je ne suis pas seul à en avoir perdu les significations médiévales. Ce cocon de métal est lui aussi en« mouvement statique », comme les écrans précédents, mais à la façon étonnamment organique d’une cage en train d’éclore. Comme si cette ruche, parée des alvéoles dorées des travailleuses du miel, m’incitait moi, homme chrysalide, à passer au-delà du regard intérieur du « Christ aux outrages » de Pierre de Grauw, assis en face. Lui se tait, tandis que je perds ma vie à crier dans un désert sans écho. Pourquoi rester enfermé dans ma propre liberté, me dis-je !

J’avance un peu plus loin.

 Sur un plan purement quotidien, la vie est un cirque duquel nous ne saurions nous départir sans quelques réflexions, et c’est justement ce à quoi m’invite le décor forain figuratif de Arytz qui investit les marches les plus classiques de l’église.

ARYZ, La Cause

 « Les mathématiques sont l’alphabet avec lequel Dieu a écrit l’univers » aurait dit Galilée. Aussi, comment ne pas voir une perfection mathématique dans la composition si ordonnée de ce panneau ?

 Une vision qui m’avait presque effrayée lorsque je l’avais vue en photo, mais qui m’apaise en « présentiel » ! Trois triangles se font écho dans un jeu de pleins et de vides, cachés tout comme les lignes et les diagonales,  sous un dessin aussi sûr que sont équilibrés les couleurs franches de personnages de bandes dessinées…

Trois hommes de dos me jettent dans une arène sacrificielle, parce qu’ils me font regarder dans la même direction qu’eux trois énormes lions rouges et orange. Ces dompteurs sont autant les clones de moi-même que d’eux-mêmes. Celui de gauche défie le lion central menaçant, celui du centre de cette pyramide va être dévoré par le plus cruel de  , situé à l’autre extrémité du panneau.

Mais tout ceci n’est qu’un paysage pour enchâsser la petite pyramide centrale tournée vers moi. Un quatrième couple de dompteurs avec son lion, en perspective inversée puisqu’il est tout petit malgré qu’il soit au premier plan, me fait face. Le lion y est assis, comme un gros chat qui demande une caresse.

 Et voilà qu’en me dirigeant vers un espace caché derrière l’orgue de chœur, en suivant toute l’abside, je songe à comment dompter ma ménagerie intérieure.

Cécile Titty Dimbeng, Le Passage

Ce « Passage » si dérobé de Titty Dimbeng, que l’on pourrait passer sans le voir, me montre le même petit homme dompteur, mais en creux, au centre d’une peinture aussi poétique que foncièrement picturale. Il est lui, protégé par trois chimères qui semblent sourire en filigrane, malgré l’assurance de leur fécondité. Ce bestiaire pariétal, présent maintenant dans mes rêves de chlorophylle, me plonge avant-pendant-après dans une bénédiction formidable, avec une discrétion qui ravive toute ma reconnaissance aux artistes.

Cécile Titty Dimbeng, Le Passage, détail

 Ainsi préparé, je descends décrypter la crypte, essence pour moi d’un acte étrange… Sa pénombre me suggère que les photos de Simonnet sont un chemin de croix souterrain qui ne décline qu’une unique station où des humains ordinaires ne bougent pas. J’y surprends ces gens-là se demander pourquoi ils sont à leurs fenêtres de cette façon-là, et j’accepte ce fait-là avec eux, comme une évidence.

Mais à mesure que grandit l’impression que j’aurais pu prendre moi-même ces photos, je ne m’identifie plus à ces « passants confinés ». Ce qu’ils regardent ne me concerne plus et je ne veux pas que cela me concerne.

Valérie Simonnet, Ma vie en 16/6 ème
Valérie Simonnet, Ma vie en 16/6 ème

Je me prends plutôt pour la photographe qui a eu tout le temps de les capter en silence.

Valérie Simonnet, la crypte

Remonter de cette crypte demande une certaine insouciance. Insouciance non déçue lorsque j’arrive devant la pièce des époux P, pièce maîtresse de cette exposition.

La cène a été représentée maintes fois, et la transparence que le temps avait donnée à la fresque de da Vinci avant sa restauration, lui aurait-elle conféré une sorte de don d’ubiquité afin de réapparaître ici, évoquée comme par magie ! Pourtant, cette table archétipielle, déposée comme à la croisée des chemins, semble avoir été oubliée là par un sacristain peu scrupuleux.

Les EpouxP, Cyanotype

Une cotonnade, enduite d’un bleu marial soutenu, se balance sur une planche à peine portée par deux tréteaux ténus. Le tout lévite au-dessus des arabesques noires des marbres du sol. Et douze pastilles, autant d’apôtres devenus hosties, plus celle centrale du Christ, éclairent cette nappe de leur blancheur par un procédé cyanotype, sorte d’ancêtre daguerrien de la photographie. Elles entourent un autre cercle, plus petit mais diffus, que j’identifie immédiatement comme expression du plus présent des absents : l’Esprit.

Les EpouxP, Cyanotype, montage

Quel tour de force d’avoir su évoquer si puissamment la Cène par des moyens si faibles ! ( Presque rien qui symbolise presque tout ! )

Didier Verdeille

Un autre chemin en vidéo

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