Bettina Rheims. La Cène. 1997

Bettina Rheims. I.N.R.I.

La splendide rétrospective de la photographe à la MEP permet de redécouvrir I.N.R.I., une œuvre fascinante et troublante déjà exposée en 1999. Une interprétation décapante et contemporaine de scènes d’Évangile qui fit alors scandale.

Bettina Rheims, née en 1952 dans un milieu où l’art faisait partie du quotidien, est internationalement célèbre pour ses photos de stars glamours ou provocatrices. Elle s’est aussi fait connaître pour ce portrait officiel que l’on a vu dans toutes les mairies 12 ans durant, celui de Jacques Chirac qu’elle a choisi de représenter comme un héros de western décontracté, après l’avoir suivi à sa demande durant les dernières semaines de sa campagne électorale.

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Bettina Rheims. L’incrédulité de Thomas. 1997

Pour le Jubilée de l’an 2000, elle et son ancien compagnon Serge Bramly, écrivain, globe-trotter et lui-même photographe, se lancèrent dans un grand projet de livre et d’expositions itinérantes : s’emparer de l’Évangile et en faire un récit totalement contemporain, en écho avec les transformations de notre société, ses mœurs, ses soubresauts, son appétence au spirituel. Bettina Rheims a traité ces scènes en faisant éclater les codes de la représentation religieuse traditionnelle comme elle l’avait fait, dans d’autres domaines, avec les photos de stars ou de transsexuels. Pour cela, elle a utilisé tout son savoir-faire de photographe de mode.

La préparation minutieuse d’une telle entreprise a duré plus d’une année et est même passée par une lecture collective des Évangiles avant chaque séance pour nourrir les prises de vue et rechercher des modèles. Les figures du Christ et de la Vierge sont ainsi multiples, sélectionnées après discussion de chaque scène à construire. La série, non liée à un seul visage, en sort enrichie car les modèles ont été choisis dans leur diversité avec les méthodes des agences spécialisées, mêlant professionnels de la pose et anonymes pour coller au mieux à l’interprétation que le couple d’auteurs souhaitait. La cohérence de l’ensemble tient à l’originalité de chaque prise de vue et les références à la peinture sont permanentes. Pluralité des personnages, mais unité de lieu : l’hôpital psychiatrique abandonné de Ville Evrard, dans la banlieue Est de Paris, offrait une diversité de cadres et d’associations visuelles fortes : jardins, cantines, dortoirs, terminaux de train, etc.

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Bettina Rheims. Jésus et les apôtres. 1997

Tous les modèles sont beaux, mais cependant maquillés, parfois à l’excès comme pour les stars. La plupart sont jeunes et ont fait l’objet d’une sorte de direction d’acteurs, très impulsive et séductrice, voire un brin tyrannique, mettant les modèles en déséquilibre d’eux-mêmes, comme le montrent les films sur les prises de vue. La volonté de l’artiste de réexaminer toute l’iconographie, de rejeter les images de catéchisme passe dans l’émotion et la nouveauté de chaque clic, quitte à dépasser certaines traditions, à introduire des ambiguïtés, et à rendre visibles certaines de ses obsessions intimes. On voit bien que ce n’est pas le sexe qui retient son attention, mais la peau, la chair, le visage, tout ce qui rend visible l’humanité de chacun.

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Bettina Rheims. La crucifixion. 1997

La crucifixion est un triptyque étonnant : au centre une croix vide de corps, mais avec les traces de sang à la place des pieds et des mains, une sorte de descente de croix qui met l’accent sur autre chose que la réception traditionnelle par des femmes dans la douleur. À gauche et à droite, la figure de deux autres crucifiés, non pas laids, mais très beaux, un homme et une femme. Toutes les interprétations sont possibles : les deux larrons ? L’humanité (homme et femme) rassemblée et crucifiée ? Trois figures du Christ ? Choquant ? Il existe toute une tradition picturale de donner au Christ une figure féminine, depuis le « Noli Me Tangere » du Titien ou « l’Ecce Homo » de Corrège. La force de cette œuvre est telle que Bettina Rheims l’a accrochée dans son propre bureau !

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Bettina Rheims. La Maison de Nazareth. 1997

Dans « La maison de Nazareth », l’enfant Jésus à Nazareth seul sur une table avec un crâne, à la place d’un ballon, condense deux traditions picturales, un enfant espiègle comme tous les autres, et le crâne que l’on voit dans bon nombre de crucifixions signifiant que le Christ est le nouvel Adam, l’ancien étant représenté par un crâne à terre.

Autre tableau fort, « Jésus et les apôtres », une « bande » de disciples en noir, chacun dans sa réflexion intérieure, et le Christ en blanc interprètent sur un mode urbain ce qu’était ce groupe d’hommes traditionnellement figurés sous des traits ruraux. Le choix du lieu, un train en arrière-plan évoque avec subtilité que le groupe était mobile, le wagon vide renvoyant aussi à d’autres images, celles de la déportation.

La Cène, elle, fait l’objet d’une interprétation baroque où tout se joue dans les vêtements pour représenter les situations psychologiques des apôtres à ce moment clef : des apôtres musiciens, un disciple raide et très réflexif en habit sacerdotal contemporain si éloigné du vêtement casual porté par un modèle resplendissant incarnant Jésus. Est-ce un jugement, par moyen visuel interposé, de la distance entre le clergé d’aujourd’hui et ce qu’il est censé incarner ?

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Bettina Rheims. La tentation de Jésus. 1997

La question de la violence est au cœur de bon nombre des photos de l’artiste et se retrouve dans I.N.R.I., que ce soit dans le triptyque de la tentation du Christ où le modèle se bat avec une chaise contre deux femmes ou dans le festin d’Hérode. L’artiste a poussé très loin encore la vision doloriste traditionnelle avec le maquillage du couronnement d’épines, mais le modèle est toujours beau.

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Bettina Rheims. Pietà. 1997

En revanche, sa Pietà tranche dans un genre qui est une pure création des peintres depuis des siècles : une femme portant un pantin de son dans une pièce vide et triste. La femme debout, et non assise, et le paysage disent le tragique, le pantin la désarticulation d’un corps. Contrairement au courant pictorialiste, l’essentiel pour l’artiste dépasse la question du cadavre, il est ailleurs.

En 2016, I.N.R.I. est une œuvre qui n’a pas perdu de sa force, une œuvre convaincante, savante, cultivée et qui prend des risques en termes d’interprétation. Ce n’est pas une parenthèse provocatrice dans la production globale, mais bien plus une dimension particulière et un travail de deux auteurs. Ceux qui, il y a 15 ans, ont attaqué cette œuvre avaient probablement une piètre culture ainsi qu’une conception étroite des Textes et la Révélation, alors que cette dernière est contextuelle et passe par des hommes situés dans l’histoire, dans une culture, une société et un espace géographique donnés. Par les multiples détails de chaque photo, Bettina Rheims ne fait pas autre chose que ce qui se dit chaque dimanche à Saint-Merry quand les fidèles commentent les Textes.

Si vous n’avez pas pu découvrir cette série avant le 27 mars, retrouvez sur Voir et Dire, d’autres photos et commentaires permettant de situer I.N.R.I. dans l’œuvre de Bettina Rheims.

Lire Voir et Dire 

Jean Deuzèmes

 

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