Une bonne exposition est une leçon pour le regard

Sur cette affirmation se termine la grande exposition Walker Evans au Centre Pompidou. La chronique de Jean Deuzèmes

Pour ceux qui le veulent, ou en ont besoin, une bonne exposition est une leçon pour le regard. Et pour ceux qui n’ont besoin de rien, ceux qui sont déjà riches en eux-mêmes, c’est un moment d’excitation et de plaisir visuel. Il devrait être possible d’entendre des grognements, des soupirs, des cris, des rires et des jurons dans la salle d’un musée, précisément là où ils sont habituellement refoulés. Ainsi, dans les expositions classiques, certaines qualités des images peuvent également être refoulées, voire totalement perdues.

J’aimerais m’adresser aux yeux de ceux qui sont capables d’apprécier pleinement la valeur des choses, sans être sujets aux inhibitions liées à la bienséance publique. Je veux dire ici, qu’avec un peu de chance, le vrai sentiment religieux peut parfois être éprouvé même dans une église et qu’il est possible de percevoir l’art ou de le sentir sur la cimaise d’un musée.

Ceux d’entre nous qui vivent grâce à leurs yeux – les peintres, les designers, les photographes, ceux qui regardent les filles – seront tout aussi amusés que consternés par cette demi-vérité : « Nous sommes ce que nous voyons » ; et par son corollaire : nos œuvres complètes sont, pour une bonne part, des confessions autobiographiques, impudiques et joviales, mais dissimulées par l’embarras de ce qui ne peut être dit. Pour ceux qui comprennent ce langage, il s’agit bien de cela. Nous ne savons simplement jamais qui se trouve dans notre public. Quand celui-qui-voit surgit pour examiner notre œuvre et qu’il saisit nos métaphores, nous sommes tout simplement pris en flagrant délit. Devrions-nous nous excuser ?

Walker Evans, Boston Sunday Globe, 1er août 1971, p. A-61.

Le Centre Georges Pompidou propose une grande rétrospective d’un photographe majeur Walker Evans (1903-1975) qui a passé la majeure partie sa vie de photographe à s’intéresser au vernaculaire, au quotidien, à la banalité urbaine. Il scrutait l’âme américaine au travers de ses routes, publicités, bâtiments ordinaires, voitures, piétons, etc. Il a marqué des générations de photographes.

Et à la fin de l’exposition, un texte splendide qui interroge moins notre regard que le plaisir de regarder et évoque le ressort de l’artiste.

Dans ce parallèle malicieux entre église et musée, une question puis une affirmation viennent à l’esprit : « Qu’êtes-vous allés voir au désert? »

Matthieu 11, 7-9. Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à dire à la foule, au sujet de Jean: Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? Mais, qu’êtes-vous allés voir? Un homme vêtu d’habits précieux? Voici, ceux qui portent des habits précieux sont dans les maisons des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète.…

Peut-on établir un parallèle entre le prophète et l’artiste ?

Question troublante autour du voir.

Jean Deuzèmes.

 

 

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