Bonnets rouges et… bonnets rouges

Bonnets rouges 4L’histoire dit-on ne repasse jamais les plats.
C’est vrai mais les hommes ne cessent de se référer au passé quand les symboles leur conviennent. Et pourquoi pas ?

Ce qui vient de se passer au cours du mois de novembre, en pays d’Armorique, est assez significatif. Voilà que face aux portiques de l’écotaxe qui venaient défigurer les belles routes bretonnes à quatre voies, libres de tout péage, voilà que devant l’effritement dramatique des grands secteurs industriels (agro-alimentaire, électronique, automobile), le tout sur fond de tour de vis fiscal et de chômage allègre, voilà donc la révolte 2013 des bonnets rouges qui investissent Quimper puis Carhaix et peuplent les rues d’autant de taches écarlates et de cris de colère. « Vivre, travailler, décider en Bretagne » Alors que le tricentenaire de la première révolte des Bonnets rouges avait été assez discrètement commémoré à Carhaix – déjà –, à l’initiative du Parti communiste français en 1975, l’histoire resurgit ou, pour beaucoup, surgit d’une mémoire collective bricolée et entretenue vaille que vaille.

Loin de moi l’idée d’écrire que le soulèvement de 1675 avait une autre allure, qu’elle avait mobilisé des milliers de citadins d’abord, de paysans ensuite, armes à la main plusieurs mois durant contre les troupes royales, devant l’alourdissement de la fiscalité. Les Bretons et… les autres ne devraient-ils pas désormais s’acquitter de timbres pour utiliser les papiers officiels et de taxes sur la vaisselle d’étain. L’Etat voulut même balayer le privilège des Armoricains exempts de l’impôt sur le sel. En s’éternisant contre toute attente, la guerre de Louis XIV contre les Provinces-Unies, cette contrée de « marchands de fromages », coûtait très cher. Et la répression, elle, coûta plus cher encore aux révoltés bretons jusqu’à faire frissonner la marquise de Sévigné devant le nombre de condamnés à la roue, avouant benoîtement « que la penderie [lui paraissait] maintenant un rafraîchissement » Et le duc de Chaulnes pour sa part remarquait qu’à Quimperlé « les arbres commençaient à pencher du côté du poids qu’on leur donne » Pour faire bonne mesure, on rasa quelques clochers rebelles.

L’activisme des CRS ou des casseurs de Quimper en novembre dernier n’a pas fait de morts, et c’est heureux, mais des blessés et des dégâts dont la destruction de plusieurs portiques destinés à prélever l’écotaxe honnie. Des négociations rapides se sont ouvertes pour aboutir, le 4 décembre, à un Pacte pour la Bretagne de 2 milliards d’euros. Bien sûr le compte n’y est pas. Mais pouvait-il l’être ? Ce qui rapproche pourtant ces deux mouvements (hormis le couvre-chef dont un leader d’extrême droite a eu le ridicule de se coiffer !) c’est bien moins la protestation violente à l’encontre d’un pouvoir central parisien, éloigné des réalités quotidiennes si difficiles que le désespoir devant l’éloignement peut-être définitif d’un « âge d’or » souvent magnifié par les événements.

La Bretagne des années 1550-1650 a connu une belle prospérité économique, un rayonnement culturel indéniable avant de subir une récession et un long repli. Les doléances écrites de 1675 évoquaient toutes un temps mythique et heureux auquel il fallait revenir. La Bretagne des années 1950-2000, sur le terreau de la démocratie chrétienne, avait trouvé les conditions d’un développement industriel original soutenu par l’excellence du système éducatif et la formation de leaders de tous horizons souvent passés par l’Action catholique. C’est ce modèle qui s’est délité depuis une bonne dizaine d’années pour appartenir désormais au passé. Contrairement aux insurgés de 1675 restés sans défense, la Bretagne du XXIe siècle doit trouver d’autres paradigmes, envisager d’autres formes de développement spécifique afin d’éviter de devenir une région vouée au tourisme estival et à l’émigration de jadis. Le mouvement des bonnets rouges sonne comme une étrange continuité et comme une singulière rupture.

Alain Cabantous