Rencontre entre chrétiens et musulmans à Saint-Merry, le 27 décembre 2015 ©fc

Boquen vivant

« Les balles de kalachnikov tuent, les mots et les gestes d’amour donnent vie. C’est la nature de ceux de ce texte. Mon souhait est que vous les confrontiez aux vôtres, afin qu’ensemble, ils forment dans l’univers un faisceau de lumière qui nous éclaire et nous chauffe le cœur tout au long de l’année 2016 ». Un article de Pierre Toullier

Chers amis,

Les balles de kalachnikov tuent, les mots et les gestes d’amour donnent vie. C’est la nature de ceux de ce texte.

Mon souhait est que vous les confrontiez aux vôtres, afin qu’ensemble, ils forment dans l’univers un faisceau de lumière qui nous éclaire et nous chauffe le cœur tout au long de l’année 2016.

Pierre Toullier

Vivant, c’est le mot et l’esprit qui s’imposent après les événements tragiques du mois de novembre 2015 à Beyrouth, Paris, Tunis, Bamako.

Ce texte a été écrit en référence à ces événements et en solidarité avec les victimes des tueurs.

« On est pas obligé d’aimer les religions » nous dit Boualem Sansal, écrivain algérien, grand prix du roman 2015 de l’Académie française, prix de Lire 2015, pour son livre « 2084, la fin du monde », Gallimard, dans Le Monde du 31 octobre 2015.

Certes, pas obligé non plus de les détester. Ou de refaire à leur sujet les combats des siècles passés. L’indifférence alors ? Non pas, puisque le mal qu’elles secrètent est à l’œuvre tuant ici, paralysant la vie là.

Pourquoi pas une attitude positive, engagée, engageante, d’êtres humains, libres, amants de la vie ? Une attitude consistant à reconnaître les bienfaits et les limites des religions, à les questionner, les penser, compte tenu des acquis les plus sérieux de la pensée contemporaine multiforme. Car tout est relié, corps et esprit, pensée et action, âme et univers, laïcité et foi, démocratie et spiritualité, hier, aujourd’hui et demain.

Cela se fait, mais les conditions de vie, les découvertes relatives à l’univers, évoluent et les acquis obtenus ne concernent pas un suffisamment grand nombre de personnes, condition souhaitable.

N’avons nous pas tous intérêt à ce que les religions rencontrent la modernité ? Si elles ont un caractère personnel, intime, elles occupent une place importante dans l’ère collective.

L'abbaye de Boquen
L’abbaye de Boquen

Nous qui avons vécu la Communion de Boquen, en avons beaucoup reçu, nous avons dans les états d’urgence actuels, le devoir, selon moi, de contribuer à penser les religions aujourd’hui, à notre mesure évidemment, pour nous changer d’abord, mais aussi, avec un esprit de partage inconditionnel, concernés en tant qu’humains par toutes les religions.

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Le point de départ est : avons-nous le désir de vivre une expérience globale de l’être ?

La manière dont les religions nous proposent d’aller vers cet objectif est-elle en harmonie avec les lois du vivant, qui sont notre « gouvernail de profondeur » ?

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J’aime les religions dans leur finalité première, fondamentale : aider les humains, limités dans la dimension temporelle, éphémère, terrestre, dans leur conscience du moi, à s’ouvrir à la totalité de leur être, leur pleine vocation d’être humain, à une conscience de soi dans l’univers, cosmique.

J’aime les religions : lorsqu’elles nous rappellent que notre foi en la vie, détentrice d’une part vitale de l’humain, irréductible à d’autres, se vit parmi d’autres et que de ce fait, elle ne nous appartient, que si nous lui reconnaissons un caractère universel souverain, que si elle nous conduit à être un parmi un grand nombre, ouvert, généreux, réceptif, à l’œuvre ensemble pour créer un monde nouveau, donner et recevoir, célébrer.

Je n’aime pas les religions : quand de leur finalité essentielle elles font un objet de croyance. Il n’y a rien à croire ou à ne pas croire. La distinction au siècle passé en France entre « ceux qui croyaient au ciel » et « ceux qui n’y croyaient pas » n’a pas de sens aujourd’hui. L’accès à la conscience de soi, se fait dans l’intimité, le silence, l’attente, l’ouverture, l’instant présent, l’engagement intérieur dans tout ce que l’on vit, dans un puissant désir. Nous sommes invités à entrer de cette manière dans une histoire dont nous savons très peu de l’origine et de la fin en dépit des affirmations symboliques.

Je n’aime pas les religions : quand elles se confondent avec la réalité ultime – dieu- qui est leur raison d’exister, lui prêtant une identité, parlant en son nom, au lieu de le vivre dans le silence, la beauté de l’être, dans l’acte d’amour, créateur de l’univers.

Je ne les aime pas : lorsqu’elles ne mettent pas en question les révélations qui les fondent, alors que ces révélations sont porteuses de traditions et de formes historiques dépassées qui les encombrent.

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Je n’aime pas les religions : lorsque au service d’une expérience globale de l’être, elles négligent les lois du vivant qui sont notre boussole. Elles font ainsi, dans la domination, notamment au nom de la morale, obstacle au jaillissement de la vie, « à son flux profond, nécessaire, mais aussi risqué, aléatoire, ambigu ».

Centraux sont :

– un ardent désir de vivre, en circulation dans tout notre être, ancré dans notre corps animal et humain, jouissant et souffrant ;

– un plaisir qui, à l’intérieur du corps, de l’être, par sa vibration, sa chaleur, éloigne de la peur de vivre, du mal, de la peine, de la souffrance, de la douleur ;

– une foi en la vie qui est libre circulation en nous du désir, manière d’être en contact direct avec soi, avec l’univers, pour « animer, subvertir, affronter la vie, trace de la mort acceptée, pour rencontrer et s’enchanter au désir des autres ».

Je n’aime pas les religions : lorsqu’elles s’institutionnalisent, fixent des vérités révélées, des croyances, des dogmes, des préceptes moraux, des comportements inscrits et prescrits, tout un arsenal d’idéalisme et de mort, contraire à la foi qui est « confiance risquée, quand une perte entraîne un gain, un manque, un plus être, un départ triste, un retour joyeux ».

Je ne les aime pas : lorsqu’elles laissent subsister en elles des archaïsmes dont certains sont dormants mais d’autres actifs. Le plus universel est celui qui fait violence aux femmes, au nom d’une prétendue exigence divine, en réalité d’une volonté masculine de domination.

Dans l’islam le schisme entre chiisme et sunnisme, joint actuellement à des enjeux économiques de pouvoir, continue à tuer des milliers de personnes.

Dans le judaïsme, l’appropriation par les descendants de Jacob-Israël de la terre de Palestine aujourd‘hui, contribue à justifier la colonisation sur cette terre et à nuire à l’accord indispensable entre Israël et les autorités palestiniennes. Alors que la terre de Canaan aux limites imprécises a été donnée aux descendants d’Abraham y compris Ismaël, fondateur des arabes.

Au nom d’autres religions, on a tué, on tue, on est tué.

Rencontre entre chrétiens et musulmans, Saint-Merry, 27 décembre 2015 ©fc
Rencontre entre chrétiens et musulmans, Saint-Merry, 27 décembre 2015 ©fc

J’aime les religions : quand elles reconnaissent l’expérience mystique. Elle se situe au niveau de la profondeur de l’être, là où humain et divin sont intimement liés, donnant sens à une vie humaine non limitée à l’espace terrestre. « Elle vit l’amour comme carburant de l’évolution et de la finalité de l’univers » et ouvre ainsi la voie à la compréhension et à l’acceptation du futur : « un univers, une humanité, vécues comme un tout que l’on ne cherche pas à comprendre, mais à expérimenter. Cela implique l’adhésion à une dynamique de transformation, donc l’acceptation de l’éphémère et la valorisation de l’intention dans les actes ».

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De nos jours, l’approche de l’intimité de l’être, de la conscience de soi, est qualifiée de spiritualité, voire de spiritualité laïque, manière d’indiquer qu’elle n’est pas liée au caractère institutionnel des religions. Cependant, ce chemin intérieur peut porter le même nom dans les religions.

Dans les années à venir, sous l’influence de recherches dans les domaines psychologiques et astrophysiques, le sens de la vie humaine risque d’évoluer. Pour être en phase avec les contemporains de ces recherches, les religions devront ou faire place aux perspectives cosmiques et holistiques, maîtriser un état de conscience dans lequel le dualisme entre la création et la réalité ultime – dieu- est supprimée ou décliner jusqu’à disparaître.

« Ne soyez pas surpris, dit un chercheur, si à l’université, les programmes de physique du XXIème siècle comportent des cours de méditation ».

Pierre Toullier

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Ce texte doit à la pensée de :

-Yves Prigent, psychiatre à Quimper, auteur de plusieurs livres dont « L’expérience dépressive » édition Desclée De Brouwer, 1981, 266 p. ;

-Willigis Jäger, créateur du centre de méditation Benediktushof à Hozkirchen Alemagne, auteur de nombreux ouvrages dont, traduit en français « La voie retrouvée, redonner un sens à la vie », édition du Rocher, 2005, 267 p.

Je leur suis reconnaissant  

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