Bouddhisme – Christianisme. Si proches, si éloignés

« Nos visions nous séparent… nos pratiques nous rapprochent ». Compte-rendu du débat entre Philippe Cornu et Dennis Gira Par Alain Clément
Offrande de l'encens, à Nara (Japon)
Offrande de l’encens, à Nara (Japon)

 

Débat organisé le 30 septembre par le Centre Pastoral Halles-Beaubourg (CPHB), le Forum 104, Les amis de La Vie, la Mission de France, Témoignage Chrétien, la Conférence des Baptisés et animé par Pietro Pisarra, journaliste.

Après une présentation succincte des intervenants (Philippe Cornu, spécialiste du Bouddhisme, auteur d’un Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme [Seuil, 2006], et Dennis Gira, théologien chrétien, spécialiste du Bouddhisme), Pietro a d’emblée proposé comme préalable aux échanges l’idée-force de clarté. S’en est effectivement suivi une série de clarifications de la part de Pierre Cornu sur ce qu’est, et surtout sur ce que n’est pas le Bouddhisme : comme beaucoup de mots en isme, ce concept ainsi que la « zen attitude » et la terminologie qui lui sont généralement associées sont pour Ph. Cornu de fausses pistes, pour l’essentiel une réalité fantasmée par les intellectuels occidentaux depuis le 18e siècle en réaction à l’influence hégémonique du catholicisme, projections dont les bouddhistes occidentaux ne sont pas exempts.Ph. Cornu reprendra finalement la définition minimaliste d’un théologien protestant « C’est une attitude face à l’inconditionné »

Le Bouddhisme, une religion au même titre que le Christianisme et autres confessions ? Oui, dans une définition sociologique formelle car il en a tous les attributs : une foi, une communauté d’adeptes, un clergé, un corpus idéologique et un ensemble de pratiques rituelles. Mais sur le fond, très différente des religions abrahamiques dont le point d’ancrage est le Dieu unique. Il s’agirait plutôt d’une religion non théiste (plutôt qu’athée, comme cela s’entend souvent), CAD sans référence explicite à l’idée de Dieu. Mais, à l’instar du Christianisme, une religion plurielle dans ses interprétations et ses formes culturelles. Le bouddhiste se conçoit avant tout comme un disciple de « La Voie » ouverte par le Bouddha, en chemin vers l’Eveil à travers une meilleure connaissance de soi et donc de l’autre.

Et c’est là que Dennis Gira discerne un premier point de rencontre entre les deux courants spirituels : les premières communautés chrétiennes telles qu’elles apparaissent dans les Actes des Apôtres se définissaient également comme adeptes de « La Voie », celle prêchée par Paul, tracée par le Christ ressuscité présent parmi eux comme parmi nous aujourd’hui, de qui ils reçoivent l’Esprit et la Vie. La religion d’alors étant d’abord la religion romaine qu’ils abhorraient !

Le Grand Bouddha de KamakuraAinsi dans chacun des deux courants spirituels, il s’agit pour le disciple de s’engager totalement dans une voie de transformation, de dépassement de soi et des insatisfactions de la vie par un chemin d’ascèse, de connaissance mutuelle et de partage qui conduit à « la liberté des enfants de Dieu » ou bien « au point de non-régression sur la voie de l’Éveil ». Dynamiques de transformation et d’ouverture dont les ressorts et motivations profondes diffèrent dans leur nature… mais se retrouvent souvent dans leurs modalités, et c’est là le second point de convergence, qui ouvre des voies de coopération : un regard bienveillant, mais inquiet sur nos sociétés néolibérales et mercantiles où le rapport marchand prime sur tous les autres, défait le lien social et dégrade la planète. Exigence d’une nouvelle éthique visant à mieux protéger l’humain, le monde animal et les équilibres naturels. Engagements altruistes et conviction partagée que face à la désespérance du monde, le plus urgent n’est pas tant de faire de nouveaux adeptes que de créer les conditions qui permettent à chacun de trouver un chemin de maturation spirituelle authentique. « Nos idéologies nous séparent… et nos pratiques nous approchent », résume Philippe Cornu.

Car le débat sur le fond s’avère plus aride. « L’étude approfondie du Bouddhisme a purifié ma foi chrétienne », affirme Dennis Gira. « Nous autres chrétiens sommes parfois un peu trop bavards sur Dieu, dire Dieu est d’abord une manière d’être au monde ». Pour Ph. Cornu, un échange authentique passe nécessairement par un travail sur le langage car les mots sont galvaudés voir piégés, et les concepts factices donc inopérants.

Et d’énoncer quelques préceptes et repères pour le disciple :

  • Les trois poisons de l’esprit : l’attraction/ la répulsion/ l’inertie (CAD l’indifférence)
  • Conscience et acceptation de l’impermanence (présente également dans le livre de l’Ecclésiaste)
  • L’état d’Éveil comme réalité atemporelle, seule vérité absolue de l’être (l’état « conditionné » n’est qu’illusion)
  • Le refus de tout dualisme (le mal n’existe pas en soi, il ne procède que de l’ignorance ; rien n’est sacré en soi qui ne soit consacré par notre regard : [illustration par l’image du mandala comme représentation du monde vu dans sa réalité lumineuse]

Petit BouddhaDennis Gira, quant à lui, reprend ce dernier point et formule en une prière sa conception d’une non-dualité trinitaire :

  • Saint est le Père, source de toute sainteté     Saint est l’Esprit qui sanctifie la création     Saint est le Fils image du Dieu invisible
  • En deçà de toutes « techniques », le don de Dieu est premier, son pardon guérit l’homme qui à son tour peut [se] donner et pardonner
  • Promis à une vie éternelle qui commence avec son baptême, le chrétien est exhorté à choisir entre un chemin de vie ou un chemin de mort [notamment en Deutéronome 30, 15 et au psaume premier]
  • L’ajustement des rapports interpersonnels est dans le christianisme l’élément le plus structurant.Suivent quelques questions sur des concepts et pratiques bouddhiques :
  • Quid du Karma ? N’est pas le mauvais œil, mais un ensemble d’actions motivées par le désir de l’ego, actions dont les effets néfastes entraînent d’autres actions de même nature et ainsi de suite, créant ainsi un cercle vicieux ; chaîne de causalités dues à l’ignorance. S’oppose au cycle vertueux de l’Éveil.
  • Quid de la méditation ? Non pas une rumination, mais une introspection qui se décline sous diverses formes, outil très puissant de transformation. Il s’agit fondamentalement de développer un esprit de sagesse. Diffère de la philocalie chrétienne qui développerait plutôt un esprit de piété.
  • Quid de l’idée de sacrifice, très présente dans le christianisme ?  Le Christ prend sur lui le péché du monde et toutes les violences en incarnant le sacrifice ultime pour l’extinction de toute violence. Cette notion est présente dans le Bouddhisme sous une forme intériorisée ; le méditant prend sur lui le karma et la violence de l’autre, confiant qu’ils n’ont aucune réalité intrinsèque.
  • Quid de la compassion ? trop « compassée » pour Ph. Cornu qui lui préfère l’idée de « compassion active », laquelle passe nécessairement par un sérieux examen de conscience afin de discerner les vrais mobiles de nos généreuses actions… tant il est vrai que « ce que nous croyons être n’a pas de réalité ». Comprendre comment je fonctionne me permet ensuite de comprendre comment fonctionne l’autre. Je serai donc en mesure d’aider l’autre à trouver son propre chemin, de le responsabiliser sans le manipuler.
  • Quid de l’attitude bouddhique face aux luttes sociales, syndicales, aux systèmes iniques ? L’obédience bouddhique, ainsi que l’obédience chrétienne, n’exclut aucunement les engagements militants. D.Gira rappelle que le pape Jean-Paul II a dénoncé les systèmes politico-économiques aliénants et les mafias comme des « structures de péché » qu’il convient de combattre. Mais au final, l’effort de transformation intérieure des uns et des autres est pour le disciple le meilleur garant, à long terme, de vraies transformations sociales…

Au total, la proximité intellectuelle des intervenants conjuguant rigueur du propos et ouverture à l’autre, ainsi qu’une assistance très attentive et réactive, ont fait de cette soirée un temps d’échange dense et stimulant. Le temps imparti aux questions de l’assistance ayant été fort limité, que ceux qui ont des commentaires ou témoignages sur le Bouddhisme et ses rapports avec le christianisme n’hésitent pas à les exprimer ci-dessous.

 

Alain Clément

 

 

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