Attention à ne pas confondre l’isolement contraint et la solitude volontaire, le sentiment d’abandon et le retrait choisi. Accepter sa solitude fondamentale est tout autre chose que d’être obligé socialement de rester chez soi, privé de relations. 

La solitude fut « grande cause nationale » en 2011. Pas de solitude dans une France fraternelle ! disait-on fièrement. On en pointait les causes : l’indifférence, l’oubli, l’inattention. Et l’ampleur : plus d’un tiers des Français souffrirait d’une expérience de vie solitaire et douloureuse. Avec efficacité, pendant plusieurs années, la Société Saint-Vincent de Paul aura centré toute son action contre la solitude. Selon elle, elle est à la base de bien d’autres pauvretés. A l’heure de la perspective du déconfinement, certains manifestent leur angoisse de retourner au travail. D’autres ont le sentiment qu’ils seront encore plus abandonnés après. La solitude parfois se cache. Elle est, selon la formule de l’ancien rédacteur en chef de « La Croix » Bruno Frappat, une « maladie sans vaccin ».

En même temps, le coronavirus vient aussi de lui donner de puissants « remèdes ». Des réseaux de fraternité, de voisinage, de proximité, de liens à distance se sont tissés partout. Les antidotes simples à la solitude sont connus : accueil, accompagnement, activités communes, aide, animations, groupes de parole, café, réinsertion économique, dépannages mutuels, distribution, dons ou bons, envoi de cartes, fêtes, goûters, haltes-relais, visites à domicile, jardins partagés, maraudes, paniers-repas, permanences juridiques, sorties, prières sur le web, suivi social et psychologique, « téléphone du cœur », etc. Les initiatives ne manquent pas. Un geste, un regard ou un sourire suffisent parfois pour rompre la solitude. La France comptait 9 millions de pauvres avant l’épidémie, c’est-à-dire à 60% du revenu médian. Soit 15% de la population. Mais combien de personnes seules ?

 En janvier dernier, l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) fusionnait avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et de l’exclusion sociale (CNLE) pour rendre l’action publique plus efficace. Mais est-ce désormais à la hauteur des enjeux ?  Comment bien comprendre ce que sont les effets de la solitude ? 

Certes, l’aide exceptionnelle de solidarité, le maintien de l’aide alimentaire, le soutien d’urgence aux sans-abris marquent un effort conséquent, ne serait-ce pour les ménages les plus modestes privés de cantine gratuite pour leurs enfants. Mais comment faire face, alors que la solitude concerne d’abord largement le « grand âge » ? Celui-ci paye le plus lourd tribut à l’épidémie avec au moins 7000 décès. Une loi se fait attendre depuis deux ans. Les 730 000 personnes accueillies dans les EPHAD souffrent de ce confinement dont ils ne voient pas l’issue. Il était temps d’autoriser les visites, même très encadrées. Le personnel soignant manque. On estime qu’il faudrait 250 000 aides-soignantes supplémentaires d’ici 2030. Quant aux aides à domicile, elles aussi aimeraient être plus soutenues.  Mais combien de personnes vivent dans une discrétion absolue, seules, anonymes, n’osant plus se montrer, sans assistance ?

A l’autre bout de la chaine,  la solitude pèse aussi sur les plus jeunes. La précarité économique, l’isolement dans des cités universitaires, où règne parfois encore l’insalubrité, multiplient les risques de décrochage scolaire. Entre les plus jeunes et les « seniors », il faudrait créer des ponts… et des emplois futurs ! Le film « Intouchables » raconte cette histoire d’une amitié entre un jeune de banlieue et un handicapé richissime.

 Mais il faudrait aussi parler d’autres solitudes : ceux qui « plongent » dans l’alcool ou la drogue. La maladie ou les « accidents de vie » (séparation – y compris parfois d’un animal de compagnie ! – deuil, chômage, prison, problèmes financiers…) détruisent les repères. Ils enferment dans la solitude. A la ville comme à la campagne. Dans les banlieues populaires comme les espaces ruraux désertifiés. Le postier y est souvent le seul moyen d’être rattaché au monde (avec la télévision !).

Dans tous les  cas, les dégâts physiques et psychiques du confinement  devront être prendre en charge. La solitude est la porte ouverte aux pires détresses et aux plus grands abandons.  Seul un dialogue en vérité sur ces questions permettrait de retrouver le sens de l’humain. Il faut dénoncer l’inacceptable indifférence aux personnes de nos sociétés. Elles n’ont pas tous besoin de moyens matériels supplémentaire mais de liens humains. Mgr Desmond Tutu, l’archevêque  d’Afrique du Sud, l’avait signifié au moment de l’apartheid : « mon humanité est inextricablement liée à ce qu’est la vôtre ». Nous ne sommes des personnes que par d’autres personnes. L’être humain n’est pas fait pour être isolé, solitaire. Ne laissons pas les réseaux humains se déliter. Au final,  vouloir briser la solitude, n’est-ce pas éveiller à l’amour ?  

                                                                Jean-François Petit

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