Caïn et Abel, Adolf von Hildebrand (1847-1921), Metropolirtan Museum, New York

Caïn, où est ton frère ?

En écho au texte "Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique" publié par le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, quelle attitude doit adopter l'Église à l'approche des élections présidentielles ? Il ne s'agit pas pour l'Église de se substituer aux mouvements politiques, et aux luttes sociales, mais de les accompagner en fidélité avec son enseignement, et avec la mission qui lui a été confiée par la Christ : celle de libérer l'homme de toutes les formes d'oppression. De Kévin Vercin.
albrecth-durer-cain-et-abel
Caïn et Abel, Albrecht Dürer (1471-1528)

La Bible n’est pas un livre où l’on trouve des réponses à ses questions, mais une parole qui nous questionne, et nous met en devoir de répondre. Tel était le sens profond de la pensée du grand théologien protestant Jacques Ellul lorsque ce dernier affirmait que le Dieu biblique rend l’homme responsable. Et l’une des premières questions qui est posée à l’homme en la personne de Caïn : « où est ton frère ? » Et cette réponse de Caïn, terrifiante par sa triste actualité : « suis-je le gardien de mon frère ? » L’Église sait que oui ; nous sommes, chacun d’entre nous, les gardiens de nos frères, de tous nos frères, puisque tous nous avons été sauvés, c’est-à-dire libérés, en Christ. À l’heure où notre pays va rentrer en campagne présidentielle, et débattre de la société qu’il souhaite construire, et de la place qui sera faite à nos frères les plus faibles, l’Église ne peut se taire. Elle, plus que tout autre, doit être responsable, et oser prendre la parole, une parole politique. C’est une chose d’affirmer que l’Église n’est pas partisane, en ce sens qu’elle n’est pas un parti politique, ni qu’elle doit se substituer à eux, mais c’en est une autre que de dire qu’elle est apolitique. Bien au contraire il existe en un sens une « insaisissable puissance politique du catholicisme romain. »[1] La publication par le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France du document « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique » vient rappeler l’impérieuse nécessité pour l’Église, et chaque fidèle, de prendre position.

Mais quel doit être le sens d’un engagement politique de l’Église ? En faveur de qui, et pour quoi doit-il avoir lieu ? Il faut se rappeler que l’Église n’a d’autre fondement que le Christ, que tout en elle doit retourner à Lui, en tant qu’elle est son Corps. Chaque fois que l’Église se prend pour son propre fondement, chaque fois qu’elle suit les logiques inhérentes aux institutions humaines de vouloir perdurer en son être propre, alors celle-ci manque à sa mission d’annonce du message libérateur porté par son Fondateur. Mais l’Église ne doit pas seulement annoncer Sa parole, elle doit aussi la mettre en œuvre. « C’est pourquoi, quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera semblable à un homme qui a bâti sa maison sur le roc. » (Matthieu 7.24) Le message porté par le Christ était celui de la libération de l’homme des liens du péché, c’est-à-dire de ce « qui l’opprime et le maintient en état d’aliénation »[2], en gardant toujours à l’esprit que « les péchés individuels sont liés à des situations de péché, à des péchés sociaux, des péchés de structures. »[3] Et dans sa pratique, le Christ « dénonce les structures même de la société civile et religieuse, parce que ces structures sont marginalisantes et excluantes, et très souvent facteurs de domination. »[4]

Caïn et Abel, chapiteau du cloître, San Juan-de-la-Peña (Navarre)
Caïn et Abel, chapiteau du cloître, San Juan-de-la-Peña (Navarre)

Tel est le sens profond de la doctrine sociale de l’Église, et de ce principe qui lui est essentiel d’option préférentielle pour les pauvres, « condition d’une solidarité authentique avec tous. »[5] Étant entendu que la pauvreté ne recouvre pas exclusivement la pauvreté matérielle, mais bel et bien toute situation dans laquelle une société ne reconnaît pas la dignité humaine d’une personne. Mais afin de combattre ce qui est l’expression la plus manifeste de l’existence du péché du monde, l’Église doit comprendre les causes de cette dernière. Or, comme le rappelait le cardinal Gerhard Ludwig Müller (préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi) dans son ouvrage Aux côtés des pauvres, co-écrit avec Gustavo Gutiérrez, « la description et le recensement des situations concrètes dans lesquelles les hommes évoluent ne sont pas possibles sans l’aide […] des sciences sociales, des sciences politiques et de l’économie. »[6] L’Église doit donc écouter ce que ces sciences sociales ont à lui apprendre sur les mécanismes de marginalisation, d’oppression, et de discrimination qui sévissent dans nos sociétés. Et une fois cette compréhension acquise, il est du devoir de l’Église, non pas de combattre à la place de celles et ceux qui souffrent, mais aux côtés de leurs mouvements sociaux et politiques qui visent à détruire ce qui soumet l’homme. Ainsi l’ « Église se trouve appelée à contribuer, à partir de sa tâche propre – l’annonce de l’Évangile – à l’abolition d’une société construite par et pour une minorité ainsi qu’à l’édification d’un ordre social différent, plus juste et plus humain, pour tous. »[7] Aussi, à l’heure de nos élections présidentielles, appartient-il à chaque catholique, en sa liberté acquise en Christ, de juger quel candidat représentera le mieux cette ambition d’un avenir authentiquement humain, et ainsi pouvoir répondre à cette question toujours présente : as-tu été le gardien de ton frère ?

Kévin Vercin.

[1] Carl SCHMITT, « Catholicisme romain et forme politique », in Carl SCHMITT, La visibilité de l’Église ; Catholicisme romain et forme politique ; Doniso Cortès, quatre essais, Paris, Éditions du Cerf, 2011, p. 154

[2] Joseph COMBLIN, Anthropologie chrétienne, Paris, Éditions du Cerf, 1991, p. 207

[3] Ibid., p. 232

[4] Ignace BERTEN, Christ pour les pauvres : Dieu à la marge de l’histoire, Paris, Éditions du Cerf, 1989, p. 41

[5] Gustavo GUTTIÉREZ, La force historique des pauvres, Paris, Éditions du Cerf, 1986, p. 115

[6] Gerhard Ludwig MÜLLER, Gustavo GUTTIÉREZ Aux cotés des pauvres, Paris, Bayard, 2014, p. 101

[7] Gustavo GUTIÉRREZ, La force historique des pauvres, op. cit, p. 61

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *