Camille Henrot. « Saturday »

Au Palais de Tokyo, « Days are dogs », la grande exposition centrée sur une seule artiste, débute par un film fulgurant sur la manière dont des groupes humains vivent aujourd’hui le besoin d’intériorité et sur les réponses qu’y apportent les religions. Le décalage avec ce qui se pratique à Saint-Merry est déconcertant, donc à analyser. Chronique de Jean Deuzèmes

Fin 2017, le Palais de Tokyo donne carte blanche à Camille Henrot, 39 ans et déjà une des grandes artistes internationales reconnues par le marché. Formée au cinéma d’animation au sein de l’École des Arts décoratifs, elle maîtrise désormais les différents médiums. Curieuse de tout et notamment grande lectrice, elle époustoufle par les références culturelles (ethnologie, anthropologie, cosmologie, philosophie) qu’elle manie avec force citations et qui lui permettent de penser visuellement la situation du monde globalisé et de l’homme. Or, elle revient périodiquement sur les questions de Dieu, de la croyance et des mythes de la création. Avec « Saturday », le film qui introduit la série d’installations évoquant les mythes liés aux différents jours de la semaine plonge le visiteur dans un flot d’images qui l’emporte avec ses débordements d’associations de questions et de constats

Camille Henrot avait reçu le Lion d’argent de la Biennale de Venise en 2013, avec « Grosse fatigue », une vidéo virtuose qui rendait compte des mythes anciens de la création, notamment le texte biblique, et des visions contradictoires sur Dieu dans les diverses cultures. L’artiste jouait avec ses dispositifs multi-écrans pour montrer comment le savoir pouvait s’affronter à la croyance (voir la vidéo passionnante ci-dessous) et quels effets cela avait sur les questions d’identité. Pour cela, elle avait adopté une approche cosmique de la pensée sur les origines. L’exposition « Days are dogs » porte aussi sur la création, avec ses sept jours, mais c’est celle de l’artiste, au sens personnel, subjectif et liée à la culture qu’elle s’est construite. Avec « Saturday », elle abandonne la vision surplombante et plonge dans les questions de l’intériorité et dans les attentes religieuses de l’homme d’aujourd’hui.

Pour l’exposition du Palais de Tokyo, tout entière construite sur l’arbitraire de la semaine en 7 jours[1], elle part des significations héritées des noms, du samedi -Saturne- au vendredi -Venus-, et leur rattache une réflexion sur les multiples enjeux de la société contemporaine.

Dans les religions chrétiennes, le dimanche est ainsi le premier jour de la semaine. L’artiste situe pourtant autrement la réalité de ce temps de césure : dans l’espace social largement commun du monde sécularisé, c’est le jour hors contraintes de la société, que l’on passe chez soi, celui de la grasse matinée, du ménage et, pour partie, celui des rêveries solitaires et de la création possible, le temps de l’introspection personnelle. Pour le signifier, l’artiste propose un bouquet Ikebana géant, sous la forme d’une splendide sculpture faite de livres.

Partant du fait que les autres religions ne sont pas d’accord sur le commencement de la semaine et sur le rôle des dieux, elle place cette question le samedi, le jour où tout est possible, celui de Saturne -Chronos-, le dieu du temps ,de la génération, de la dissolution et des cycles de vie.

« Saturday » est un film de 20’ en 3D qui enchaîne de multiples séquences avec une énergie débordante, apparemment sans jugement ni critique, mais avec humour et tendresse. Il porte l’espoir d’une vie meilleure et la volonté d’échapper au quotidien, par la religion ou les sports extrêmes –le baptême par immersion associé visuellement à une course sous les eaux du Pacifique !—, Il se déploie autour de trois thèmes : les manifestations de la religion et de la croyance, le désir de vie saine et l’information qui sature l’espace. Disparates a priori, un point unit ces sujets : des institutions ou organisations prennent le contrôle de nos corps ou de nos esprits et nous revenons vers elles régulièrement.

De fait la religion occupe le centre du film ; de manière classique, avec la question de la naissance, de la renaissance et de nombreuses images associées : aquatiques renvoyant à notre séjour amniotique prénatal, la lutte contre le temps (un gros plan sur la piqure de Botox que se fait faire une femme sur le front…). Sa fonction serait aussi classiquement de répondre aux angoisses. Mais l’artiste la relie surtout à des organisations sociales (les Églises et leurs ramifications dans la société) qui classent, observent, nous immergent et ont la main sur nous. C’est ainsi que tout au long du film, on observe les sujets (poules, souris, enfants, etc.) au travers d’un cercle noir, symboliquement un œil ou un microscope qui observent le monde non pas du dessus, allégorie classique d’un dieu, mais du dessous : l’artiste inverse le regard.

Le film commence par un gros plan sur une splendide fleur, un mystère de la création sans explication possible, et le film se termine par le déplacement d’un crabe, non pas droit devant, mais sur le côté comme le veut son espèce, l’artiste semblant ainsi affirmer : on avance, mais chacun comme il peut ! L’artiste a les yeux de l’ethnologue en empathie avec ses sujets : elle parle d’espérance et non d’aliénation.

Entre les deux, au cœur du film, les pratiques des Adventistes du Septième Jour, filmées avec des techniques étonnantes où le visiteur se sent partie prenante. Les images des baptêmes d’adultes (rapides et violents) et des cultes sont saisissantes et rendent compte des « Born Again », de leur sociabilité et de leur fulgurante croissance, dans le protestantisme et dans le monde. Les ramifications économiques dans la vie quotidienne sont claires : Kellogg, ce médecin inventeur des corn flakes et du beurre d’arachide, en fut l’une des figures majeures. Il est évoqué, sans le nommer, par des images inouïes d’assiettes colorées de petit déjeuner.

L’analogie entre la religion et les réseaux sociaux est implicitement présente : Dieu verrait tout comme Google ou Facebook.

Le réseau de télévisons officielles, Hope Channel, les ordres de prières que des fidèles passent pour des défunts et les malades à des standardistes qui notent tout, un peu comme à la bourse font frémir. Rien ne nous est épargné des offices religieux et de leurs effets sur les corps, de leurs animateurs, micro à la main comme dans des shows télévisuels qui apostrophent les membres. Ces mises en scène pourraient faire passer le Centre Pastoral Saint-Merry pour une minorité déclinante loin des réalités du monde et des attentes religieuses contemporaines, avec, placé dans un coin, son modeste cahier de prière manuscrit d’un autre temps, une sorte d’ancien continent spirituel se contractant sous l’effet .

Dans « Saturdays », la prolifération hardie de multiples images sur l’appétence et l’expression de l’intériorité spirituelle est mise en parallèle avec une vision rationnelle et scientiste de la médecine qui aborde une question analogue, l’intérieur de l’homme, mais sous l’angle de l’endoscopie ou du scan des cerveaux en activité.

L’artiste renforce visuellement les chocs entre ces deux univers en les replaçant dans le contexte de l’état du monde.  Pour cela, elle détourne les bandeaux d’information défilant dans le bas des TV d’info en continu sous une forme jubilatoire : les phrases courent et remplissent l’écran dans tous les sens dans un ballet étonnant et frénétique ; grâce à une utilisation originale de la 3D ces messages passent devant ou derrière les sujets et s’introduisent dans les sujets filmés. Splendide, mais clair : pendant que l’on prie, que Hope Channel donne des informations heureuses sur Dieu et que l’on se fait baptiser, tandis que la science est mobilisée, le monde tourne avec les catastrophes de la journée ou les soubresauts économiques.

Pour l’artiste, le monde contemporain est celui d’une information qui structure le désir de religiosité et le transforme en de nouveaux mythes, elle y associe d’un coup tous les travers de notre société. Après que l’on ait vu des images de tornades, « Ce n’est pas la fin du monde » dit un panneau, en contradiction totale avec les prémisses millénaristes de l’Église des Adventistes. Tout ce panneau exprime ce que les adeptes peuvent/doivent attendre de la religion.

La phrase mise en exergue par l’artiste s’éclaire alors « L’Essentiel (das Eigentliche) est en souffrance dans l’homme tout comme dans le monde, cet Essentiel est dans l’attente, dans la crainte de l’échec, dans l’espérance de la réussite. » Ernst Bloch, Le Principe Espérance.

Camille Henrot ne fait pas de démonstration et ne cherche pas à commenter, comme elle l’avait fait dans « Grosse fatigue ». Si cette œuvre nous submerge souvent par sa beauté et son dynamisme, toutes ses séquences ne se laissent pas aisément saisir tant l’artiste utilise des images séduisantes qui nécessiteraient une simple référence, le petit déjeuner coloré qui évoque Kellog en étant un exemple. Fortement construite, « Saturday » échappe à la raison commune mais son inventivité picturale est largement suffisante : les institutions entretiennent le sens contemporain de la religiosité ou la déplacent sur d’autres mythes, le culte du corps, Internet.

With religions or throughout our daily routines, we give meaning to existing structures that would be too weighty otherwise », confiait-elle au New York Times.

Boris Cyrulnik, le neurobiologiste qui a largement théorisé la résilience, livre dans son récent ouvrage (Psychothérapie de Dieu, Ed. Odile Jacob) une conclusion qui entre en résonnance avec « Saturday »: «Quand la religion organise le contexte culturel, elle a un effet thérapeutique. La neuro-imagerie confirme l’effet thérapeutique de Jésus et nous explique comment ça marche.»

Si l’on suit le souhait implicite de l’artiste et du scientifique, pourrait-on supprimer la religiosité pour libérer complètement l’homme ? Marion Muller-Colard, pasteure protestante, dans son livre sur Job, ( L’autre Dieu. La plainte, la menace et la grâce, Ed. Albin Michel) qui est une profonde réflexion traversée souvent par un rire tragique, ne le pense pas. Elle conteste ceux qui se disent indifférents à ces questions : « La religiosité est un monstre tentaculaire. Coupez-lui une patte, il lui en repousse dix.» Croire que son fils nouveau né, en danger mortel, va guérir portait de la religiosité et elle pointait pareillement dans le diagnostic définitif absurde du pédiatre «le reliquat [de religiosité] que nous aurions intérêt à débusquer, chacun pour soi, en dépit d’une illusion sociétale qui tend à nous faire croire que jamais l’humanité n’a été si rationnelle qu’aujourd’hui ». Et d’avancer une position originale de croyante « Pourquoi me définir comme agnostique ? Parce que je crois en Dieu, mais je sonde chaque jour un peu plus à quel point je n’ai pas la connaissance de ce Dieu en qui je crois.»

Que la dernière image du pas du crabe de « Saturday » est judicieuse ! Un film brillant par ses associations à tout instant, le visiteur restant libre d’y adhérer ou non et, ailleurs, d’exprimer une fois personnelle et de la partager.

En fait, la force de l’œuvre de Camille Henrot est de ne pas chercher à poser des questions, ni à apporter des réponses, mais de proposer de splendides nœuds visuels et de laisser libre le visiteur de les dénouer ou non, comme dans tout le reste d’une exposition fascinante jusqu’à la dernière vidéo. Lire article Voir et Dire sur l’ensemble de l’exposition.

Jean Deuzèmes.

(Rappel : en cliquant sur chacune des photos, on accède à des grands formats)

 

Camille Henrot « Grosse Fatigue » from Collectif Combo on Vimeo.

 

 

[1] La Révolution avait proposé de la remplacer par un système décimal de 10 jours.

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