Caroline Chariot-Dayez. Plis de l’esprit

Nouvelle exposition à Saint-Merry. Peintre et philosophe, cette artiste de Bruxelles décline une unique figure : le pli de tissu, là où se trouvent le caché et le mystère. Une exposition, subtile, talentueuse, contemplative. L’artiste s’est exprimée sur le sens de son œuvre, après la messe de l’Ascension.

Aujourd’hui, l’art se doit d’être résistant. Ma résistance à moi, c’est la contestation du monde plat, unidimensionnel que la société nous propose.

Le pli, c’est d’abord ça : une réalité profonde, mystérieuse, où les choses sont cachées. Tout n’est pas montré. Mais tout n’est pas caché non plus. Il y a de l’obscurité mais aussi de la lumière éblouissante et on passe de l’une à l’autre. On croyait savoir, on découvre qu’on ignore. On pensait errer et voilà que quelque chose est révélé.

Mais le pli, c’est encore davantage. Ca fait plus de 15 ans maintenant que je ne peins que des plis et j’y ai découvert des choses terriblement surprenantes.

photo074D’abord, qu’il y a une lumière dans l’ombre.

Au cœur de l’ombre la plus dense, sans que je sache pourquoi, une lueur apparaît, l’ombre s’illumine.

Ensuite, dans les jonctions entre les plis, là où on s’attend à voir du noir, il y a du rouge, du doré. Les jointures, au lieu d’être sombres, sont lumineuses, incandescentes.

Ensuite, il y a comme un feu caché au creux des choses, comme un appel. Sous les cendres grises, des braises. Le réel est habité. Il est visité.

Les plis sont devenus mon langage pour exprimer ce cœur transcendant des choses. Je m’en sers pour montrer, dans « Brûlants au-dedans » par exemple, l’humanité dans sa quête spirituelle, animée par le souffle de l’esprit, brûlante du désir de Dieu au plus profond d’elle.

1400 DSC00902Vous verrez aussi ce feu dans la « Transfiguration » dans le Claustra où, en présence de Pierre, Jacques et Jean, le Christ rejoint la source invisible, la Lumière qu’est Dieu. Car le fond blanc, point commun de tous mes tableaux, est l’image de cet invisible sur lequel tout est prélevé. Tout vient de lui et tout retourne à lui mais il ne reste pas au bord : il occupe aussi les formes, les dématérialisant. Les lumières des plis sont une anticipation de ce fond. Les lumières parlent de la Lumière.

Enfin, étant donné tout ce que je viens de dire, ce qui est probablement le plus important, c’est le réalisme. Car la transcendance n’est pas ailleurs, dans un autre monde. Elle nous fait signe ici. Elle est à notre portée, dans les choses courantes telles qu’on les voit, comme un pli dans un tissu.

Caroline Chariot-Dayez // Eglise Saint Merry // Messe de l’Ascension, le 5 mai 2016

 

Eléments de repère dans l’œuvre et dans l’exposition

photo091Par définition, le pli résulte de la double épaisseur obtenue en rabattant sur elle-même une matière souple. Par nature, le pli cache un creux d’où surgissent des jeux de lumière et d’ombre ou encore suggère une forme, une intention, un geste. Chez l’artiste, le pli est devenu un langage et ses tableaux se diversifient à l’infini. Mais c’est la lumière qu’elle cherche à peindre, la lumière comme vrai sujet des tableaux, la lumière du réel pour exprimer la lumière spirituelle.

La figure du pli est apparue dans son travail lorsqu’elle a cherché à comprendre le sentiment de dépossession qui l’habitait, comme beaucoup de peintres, quand elle peignait. C’est dans le dernier ouvrage de Merleau-Ponty, « le Visible et l’Invisible » qu’elle a trouvé ce qu’elle cherchait.

Quand le peintre voit les choses visibles, explique Merleau-Ponty, il ne les voit pas comme d’un balcon, retranché du monde. Il les voit du dedans d’elles parce que son corps est l’une de ces choses. Le voyant appartient au visible, son regard appartient aux choses, mais quand il peint il se joue quelque chose de l’être.

1400 W DSC00899La lumière vient du creux du pli et le révèle, l’artiste qui peint ce qu’elle voit dans son atelier laisse sourdre cette lumière, elle laisse passer une réalité mystérieuse, sa main agissant sous la dictée de ce qui est vu. Ensuite, elle interprète ce qu’elle a produit et va jusqu’à parler d’épiphanie.

Pour elle, peindre tient de l’expérience comme le sont la phénoménologie, philosophie qui la nourrit, et sa foi dont ses titres témoignent. Mais peindre est plus encore, l’artiste peut le faire sur un mode extatique et le visiteur peut en retour recevoir l’œuvre sur le mode émotionnel.

photo099Le fond blanc, la couleur, la lumière contribuent à révéler ce qui est caché. Le pli signale que le réel est habité, l’artiste affirme une présence au cœur des choses. Lectrice des Textes bibliques, elle se veut passeur et visiteur de l’invisible.

Son style figuratif rend son œuvre facilement accessible. Une toile horizontale avec des plis renvoie à un linceul ; une verticale à un homme ou à une flamme ; un ensemble de tissus verticaux à une lecture des Textes bibliques : l’échelle de Jacob, l’Ascension, la Résurrection, etc. Avec les titres et les assemblages de tableaux, variables selon les expositions, l’artiste dirige l’interprétation du visiteur, qui, lui, peut voir aisément dans ces tableaux figuratifs des formes humaines ou des scènes symbolisées.

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Retrouvez l’esprit de cette chronique sur www.voir-et-dire.net, l’expression du réseau des arts visuels de Saint-Merry. Un moyen de découvrir l’art contemporain par les photos, les films, les analyses d’expositions et les commentaires d’œuvres. Une manière d’entrer dans les expos de Saint-Merry, par les mots.

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