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Ce que les spécialistes du coronavirus ne savent pas

Epidémiologistes, biologistes, virologues, infectiologues se relayent à notre chevet. Nous serions quasiment prêts à leur confier la connaissance objective de la destinée humaine. Cette croyance subsiste au milieu de la désaffection vis-à-vis de toutes les autres formes de croyance et de beaucoup de valeurs.

Pour bon nombre, la croyance que le savoir scientifique constitue l’unique forme de savoir véritable est devenue la loi. Toute l’action humaine devrait s’y fonder. 

Mais n’est-ce pas à chacun, à chaque groupe social et à chaque communauté de déterminer sur quoi fonder son existence ? Que voyons-nous à l’âge de cette science omnisciente ? Les incertitudes de la prédictibilité absolue. Les ravages de l’imprévoyance sanitaire des années passées. Se met en place le mauvais rêve du philosophe Michel Henry : une société devenue incertaine dans ses idéaux, dans laquelle il faut malgré tout s’insérer (cf La Barbarie, 1987). Se met en place un spectacle étonnant : une course haletante, capable d’absorber des vies entières, s’oubliant totalement elles-mêmes, rivées à des injonctions paradoxales. Hypnotisé par la hantise d’un système économique en faillite, qu’on cherche à tout prix à sauver, l’être humain n’a plus de temps disponible. Les solutions  de la transition écologique qu’on devrait mettre en place à marche forcée ne sont considérées que comme une alternative à la marge. Dès qu’un investisseur étranger se présente pour reprendre une usine de masques en Bretagne, la danse du ventre redémarre au lieu de privilégier les solutions locales. L’état d’urgence sanitaire, nouvelle version « soft » de l’état d’exception, freine (pour longtemps) la liberté de circuler, de se réunir, d’entreprendre. 

Qu’est venu faire dans ce contexte la science médicale ? Comme ensemble structuré d’idéalités,  elle a produit une foule d’images, de représentations, de recommandations. Le pouvoir s’en est finalement largement emparé à son profit. La science médicale croyait, malgré ses désaccords nombreux – qui ne concerne pas que le professeur Raoult – se constituer en savoir véritable de l’humanité. Dans bien des cas, elle suscite effectivement légitimement notre admiration. Mais elle a surtout servi d’instrument à un pouvoir différent du sien : celui d’un pouvoir présidentialiste, oscillant entre les habits trop grands du général De Gaulle et la remise du fardeau aux collectivités locales. Pris dans cette nasse, elle cherche désormais à en sortir par des avis divergents du pouvoir politique, notamment sur l’épineuse question épineuse du retour à l’école. Mais dans ces circonstances difficiles et ces choix cornéliens à opérer, n’a-t-on pas fait autre chose que renvoyer à chacun sa responsabilité ? 

La confusion du « biopouvoir » (M. Foucault) est à son comble, quand à la prescription (légitime) s’adosse l’interdiction (verbalisée). Voilà le paradoxe : être témoins de progrès évidents et impressionnants et, dans le même temps, être dans l’aveu d’une béance dans les savoirs sur un virus et dans une ignorance quant aux fins de l’action et aux valeurs qui doivent les définir. Nous ne pouvons même plus discuter normalement au Parlement ou dans nos lieux de vie et de travail ordinaire. Nos façons de penser, de nous rapporter au monde qui nous entoure et d’en comprendre la nature, se trouvent totalement reconfigurés. La subjectivité des individus a été comme aspirée dans un imaginaire et une pseudo-connaissance. Celle-ci écarte magistralement le caractère sensible de ce monde, qui en fait un monde humain, un monde de vie pour des considérations épidémiologiques que peu d’entre nous maitrisent vraiment. Ce qui s’éprouve ordinairement, comme la joie de se rassembler, se trouve comme mutilé. Sous prétexte de protéger la vie biologique, la vie qui se rend sensible intérieurement, personnellement et communautairement, la vie de l’esprit est comme captée au profit de frayeurs, d’angoisses et de comportements normatifs, dont les codes douteux nous sont assénées, de manière inversement proportionnelle à l’assurance qu’ils devraient renfermer. 

Or, ce qui fait notre humanité, c’est justement notre capacité de nous affranchir d’apparences illusoires et de protections de bien peu d’efficacité à vrai dire. Qui croira que la traçabilité généralisée va être techniquement au point et socialement utile le 11 mai, alors que la bataille pour son contrôle fait déjà rage ? L’observateur attentif doit le constater : nous sommes engagés dans une course folle dans un recueil de données sensibles pour donner un soubassement intelligible à notre action. On pourra rire des premiers ratés : une carte épidémiologique à améliorer, une tentative maladroite du gouvernement de donner des « informations fiables ». Mais ne voit-on pas que notre expérience du monde actuelle est marquée par une remise en cause de ses structures fondamentales, comme l’espace, le temps ou la causalité ? Va-t-on aller jusqu’à remettre ce qu’on ne voit bien qu’avec le cœur ou avec l’esprit ?

            En d’autres termes, les diagnostics scientifiques actuels se développent dans une perception faussement « objective ». Caricaturalement dit, elle est désormais gouvernée par le nombre de décès et les places disponibles en réanimation. Tout se retrouve placé dans ces conditions, rien ne devant leur échapper. Des « brigades », constituées à la hâte, devront s’en emparer, comme si le régime de police actuel, déjà suffisamment contraignant, ne suffisait pas. Mais les Français sont trop indisciplinés, dit-on.

            Voici en fait ce que les spécialistes du coronavirus ne comprennent pas : la vie vécue. Plus ils l’encadrent par des normes et des règlements, plus celle-ci leur échappe. Comme si nous n’avions pas vu les boucles de rétroaction désastreuses et la soumission à l’économique. Le savoir inobjectif et irreprésentable de la vie, ce savoir le plus élémentaire, qui a donné à l’art, à l’éthique, à la spiritualité, tend à s’éclipser, sous un impératif prophylactique souvent mal jaugé. Or la vie s’éprouvant elle-même immédiatement, en ses besoins souffrants et ses vécus fondamentaux, sait ce qu’elle est et ce qu’elle veut, ce qu’il faut faire et comment le faire. Cette vie-là refuse passionnément la mort. Elle n’a pas besoin d’être enseignée, rappelée, martelée sous tous les tons. Elle constitue un bonheur de vivre qui conteste le projet des industries du biopouvoir, quelle que soit l’origine du virus. 

Si l’on n’y prend pas garde, la gouvernementalité actuelle sera la tombe ouverte de la démocratie et l’inauguration d’une barbarie nouvelle. L’humanité risque de s’y amoindrir, au moins spirituellement. Entre la source de tout sens possible et cette science qui thématise notre univers présent, un rééquilibrage s’impose. Le christianisme n’est pas si mal placé pour aider à nous ouvrir sur cette vie inobjectivable et mystérieuse. Sa rigueur est incomparablement plus riche que le réductionnisme scientifique contemporain. C’est le rôle de la philosophie d’aider à prévenir de ces périls.  

 

                                                                    Jean-François Petit                                                                                                                                                 

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