Ceux qui ne s’expriment pas… et ce qui s’exprime mal

Dieu est CharlieIl y a des gens qui s’agacent qu’on demande aux musulmans de France de marquer publiquement leur distance avec les djihadistes, au motif que ce serait leur faire injure de ne pas trouver cette prise de position suffisamment évidente pour ne pas avoir besoin de l’exprimer. Je vois bien ce qu’ils veulent dire par là, et en même temps je ne suis pas tout à fait d’accord. Parce que quand le discours des catholiques intégristes est relayé par les médias, ou quand des milliers de catholiques de base défilent dans les rangs de la manif’ pour tous, je ne trouve ni inutile ni dégradant de dire à haute voix devant mes amis et collègues, surtout s’ils sont extérieurs à l’Église, que ça n’est pas la façon dont j’ai compris le message évangélique, et qu’on peut y entendre toute autre chose – voire le contraire. Et comme le dit si bien l’expression populaire : « Ça va mieux en le disant ».

Je ne suis pas sûre que ces nombreux musulmans silencieusement réprobateurs se taisent uniquement parce qu’ils pensent leur parole inutile — sachant que plusieurs théologiens ou artistes se sont déjà exprimés publiquement. Certains ont sûrement peur de se faire remarquer — ce qui n’est pas très bon signe. Et la plupart n’ont tout simplement pas la culture de la libre expression donnée à tous sur ces sujets, y compris aux petits, aux obscurs, aux sans-grade chers à Edmond Rostand. Et d’ailleurs, ça ne fait pas si longtemps que le chrétien de base ose donner son avis en tant que tel dans la sphère publique. Mais maintenant qu’internet a permis de libérer la parole sur n’importe quel sujet et de la répandre, même si cela donne parfois des résultats pénibles, il est normal d’attendre de tous les publics un minimum de réaction aux évènements. Quand on est capable de voter par internet pour les concours de chants de la télévision ou les candidats de la téléréalité, ou de répandre son avis sur mille questions via Facebook, ça devrait être aussi naturel de réagir sur l’actualité. Or là, manifestement, ça coince un maximum. Ce qui n’est pas forcément inquiétant, mais pose question. Au minimum, il va falloir prendre en compte ce silence dans la réflexion en cours sur notre vivre ensemble et les multiples fractures dont souffre notre société.

Pendant qu’on y est, je me demande si l’expression systématiquement employée maintenant pour dénoncer en bloc « le racisme et l’antisémitisme » n’est pas contre-productive. Nous n’allons quand même pas dénoncer à chaque phrase « le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, l’homophobie, la haine des noirs, le mépris des personnes handicapées, la moquerie à l’égard des Asiatiques, le dénigrement des obèses et l’acharnement contre les blondes » ! Certes, l’antisémitisme va bien plus loin que la moquerie ou le dénigrement, puisqu’il a trop souvent conduit à la mort ceux qui en sont victimes, et il ne s’agit pas de l’oublier (encore moins de le nier). Mais cette distinction sémantique systématique finit par crisper toutes les autres catégories de personnes victimes de manifestations racistes quotidiennes, me semble-t-il, qui expriment d’ailleurs parfois leur malaise à ce sujet, en parlant de « deux poids, deux mesures ». J’ai toujours du mal avec la hiérarchisation des malheurs, et les mots de racisme ou discrimination me paraissent assez vastes pour accueillir tous ceux qui en sont victimes, à des degrés divers, sans avoir besoin de les classer par catégories. C’est devenu un incontournable du politiquement correct, comme quand nos hommes politiques parlent systématiquement des Françaises et des Français, ou des femmes et des hommes de ce pays, parce que le seul masculin, qui grammaticalement et de toute évidence désigne les deux sexes, risquerait d’être pris de travers par certaines féministes qui sont aussi des électrices. Pourvu qu’on n’en arrive pas à des discours du type : « Musulmanes, musulmans, juives, juifs, catholiques des deux sexes et autres Françaises et Français de toutes confessions ou sans religion » au début de chaque prise de parole officielle…

Blandine Ayoub

2 Commentaires

  • Comme c’est bien vu (à mon sens) j’apprécie toutes ces mises au point sur des sujets d’actualités qui avaient besoin d’un petit coup d’éclaircissement. Merci Blandine.
    Jacqueline Casaubon

  • Pour le sourire,
    un souvenir de la manif Charlie place de la République à Paris.
    Lu sur une pancarte:  » je suis juif, je suis musulman, je suis chrétien, je suis athée, je suis policier, … »
    Et cela se terminait par : « non aux amalgames! ». ..
    Trop fort!

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