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Comme je vous ai aimés, vous aussi…

vitrail Esprit saint

24 avril 2016

1ère lecture : « Ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux » (Ac 14, 21b-27)

Psaume : Ps 144 (145), 8-9, 10-11, 12-13ab

2ème lecture : « Il essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 21, 1-5a)

Evangile : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 13, 31-33a.34-35)

 

Il essuiera toute larme de leurs yeux,
et la mort ne sera plus,
et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur :
ce qui était en premier s’en est allé. 
    Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara :
 Voici que je fais toutes choses nouvelles.

 

Commentaire des Actes des Apôtres 14, 21-27

Que de mouvement, que de déplacements !
Impressionnantes la vitalité de l’Eglise naissante,
l’enthousiasme de la première évangélisation.

Oubliés naufrages et lynchages,
Paul et Barnabé rentrent à Antioche de Syrie en état de grâce,
heureux d’une mission accomplie avec le Seigneur
en premier de cordée pour ainsi dire.

Mission vraiment réussie ?
Difficile à dire objectivement.
Ils ont semé dans des terres souvent arides
et fait surgir ça et là quelques pousses.

Mais ce sentiment d’accomplissement
réside surtout dans cet « avec »,
cette foi confiante et agissante puisée
dans la communion, dans la prière et le jeûne.

Avec Lui, ils ont ouvert des portes ….

Hier Lystres, Iconium, Antioches,
aujourd’hui Lampedusa, Lesbos,
les camps de réfugiés, les prisons ;
mais l’ordre de priorité semble inversé :
il nous est demandé de nous faire proche d’une humanité souffrante,
traumatisée par toutes sortes de violences et d’exclusions,
de nous mettre à son écoute et de lui porter secours
autant que nous le pouvons.

Seul ce témoignage en actes fait de nous ses disciples.

Alain Clément

 

Commentaire Evangile (Jn. 13) et Testament C.Chergé (1)

 » Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »

 » Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »
( Jn. 13, 34): ce verset de Jean est le fil rouge
que la mini équipe de préparation a choisi pour cette liturgie.

Les trois textes lus en développent l’idée.

 

Il nous a semblé devoir y associer un autre texte
lié à un évènement toujours inscrit dans nos mémoires :
le testament de Christian de Chergé,
Prieur du monastère de Tibhirine, en Algérie.

Il y a tout juste 20 ans, étaient assassinés
sept moines trappistes de ce monastère.
Quels liens peut-on faire entre le chemin de Jésus,
des Apôtres, de Paul de Tarse et celui
des sept moines assassinés auxquels on peut associer
douze autres religieux et religieuses,
durant cette décennie noire, où périrent et
disparurent aussi des dizaines de milliers d’Algériens ?

Ces vies ont été données avant d’être prises,
offertes par amour et fidélité au Christ et au peuple algérien.

« On ne quitte pas le chevet d’un ami malade »
disait Pierre Claverie, l’évêque d’Oran,
assassiné trois mois plus tard.

Le message des moines assassinés en 1996 résonne aujourd’hui, pour moi,
comme une triple invitation :

invitation
à l’amour inconditionnel,
à la lucidité,
à la responsabilité.

 

Invitation à l’amour inconditionnel :
Les Trappistes ont fait le choix radical
de vivre en  » frères universels « .
Ils ont accepté le risque de mourir
 » pour Dieu et l’Algérie « .

Un tel choix apparait comme le fruit de longues méditations,
de prières sur des paroles de feu et d’Evangile, entre autre :
 » Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.

 » Et moi – et nous – aujourd’hui, où en suis-je – où en sommes-nous
– sur ce chemin rugueux et joyeux,
sur ce chemin de vérité et de liberté ?

 

Deuxième invitation : Invitation à la lucidité.

Dans le testament de Christian de Chergé, on lit :
« J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal
qui semble, hélas, prévaloir dans le monde,
et même de celui-là qui me frapperait aveuglément « .

L’expression « complice du mal » peut étonner, choquer.
J’ose trois interprétations.
J’évacue d’emblée celle qui sous-entendrait l’idée de culpabilité.
La seconde, évidente : C.de Chergé scrute le monde,
en voit l’injustice, la violence,
en analyse les causes profondes, structurelles.
La troisième, plus liée à son itinéraire personnel,
est l’expérience qui a marquée fondamentalement sa vocation,
son expérience dans un service administratif de l’armée française
pendant la guerre d’Algérie ; expérience durant laquelle surgit
un évènement fondateur de sa vocation algérienne,
l’assassinat de son ami Mohamed, alors que ce dernier,
la veille, lui avait sauvé la vie.
Cette invitation à la lucidité est d’autant plus d’actualité
après les attentats de Paris et de Bruxelles,
d’autant plus d’actualité que les termes « barbare » et « barbarie »
font florès dans les médias et désignent toujours « l’autre ».
Et moi – et nous – quel regard portons-nous
sur l' »autre » dans le concret du quotidien?

 

Troisième et dernière invitation : Invitation à la responsabilité.
Le témoignage  » de priants parmi d’autres priants  »
– comme se définissaient les moines
et comme se définissent toujours les moines de Notre-Dame de l’Atlas,
aujourd’hui à Midelt au Maroc, où vit et témoigne toujours
avec une belle vitalité le dernier des deux rescapés,

frère Jean-Pierre Schumacher, âgé de 92 ans –
nourrit la réflexion et l’action de nombreux chrétiens,
plus particulièrement ceux qui partagent, là où ils sont,
vie et engagements divers avec leurs amis musulmans.

 

S’agit-il d’imiter ces sept moines? Etaient-ils des héros ?
Non – dit Claude Rault, évêque de Laghouat, en Algérie
–  » C’étaient des hommes ordinaires, saisis par Dieu et vivant de lui,
dans les actes les plus quotidiens
et dans le refus obstiné de pactiser avec toute violence.  »

 

Côté dialogue interreligieux,
musulmans et chrétiens utilisaient – et utilisent toujours
– l’image de l’échelle double où chacun de son côté s’élève vers Dieu,
tout en se rapprochant de son frère croyant autrement.

 

Je considère comme un véritable manuel du dialogue islamo-chrétien,
le livre, Christian de Chergé, une théologie de l’espérance (2),
ouvrage très lisible qui propose quelques intuitions théologiques
qui sont autant d’antidotes au prosélytisme
comme à un christianisme identitaire.

Ce dialogue – certains peuvent en témoigner –
est une approche de l’autre plus par le coeur que par l’intellect.
Il tonifie la foi.
Ces rencontres sont des temps privilégiés
où se déconstruisent les préjugés,
se dissolvent les peurs
pour qu’adviennent plus de fraternité, de justice et de paix.

En conclusion, la présence des moines était – et reste –
une petite musique humble,  joyeuse, féconde…
Oui ! Féconde! Mais quelle fécondité?

Quelqu’un a dit :
 » Dieu, je ne le vois pas mais j’en vois les traces. »

J’en vois une particulièrement lumineuse, un témoignage parmi d’autres,
celui de Leïla Tennci, algérienne, philosophe et musulmane
dans un livre paru récemment, au titre éloquent,
Tibhirine, l’héritage (3).

Oui, la petite musique des Trappistes est féconde ;
c’est une variation sur un même thème …ou plutôt
sur une même question qui nous concerne tous :

Qu’as-tu  fait – que fais-tu – de ton frère, de ta sœur,
quelle que soit sa culture, sa religion, son lieu d’origine,
son vêtement, ou pourquoi pas… son foulard ?

Que faisons-nous de nos frères,
de nos soeurs créés comme nous
à l’image de Dieu… et aimés de Dieu ?

Un dernier mot.
Par nos réponses où le mot hospitalité s’incarne encore et encore
dans le concret de notre quotidien, nous pouvons dire,
en paraphrasant le texte de l’Apocalypse(Ap. Jn. 21, 5a),
lu tout à l’heure :  » Voici que nous faisons toutes choses nouvelles. »

Texte lu à l’église St Merri, le 24 avril 2016,

Jean-Marc Noirot

(1) Le texte du Testament de C. de Chergé est reproduit ci-dessous.
(2) Christian Salenson, Christian de Chergé,
« Une théologie de l’espérance », ed. Bayard, janvier 2009. 18 euros.
(3) « Tibhirine, l’héritage », ouvrage collectif et préfacé par le pape François,
ed. Bayard, mars 2016. 14,90 euros.

 

Le testament du P. Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine

 

 

Un mot d’introduction emprunté à Mgr Claude Rault,
évêque de Laghouat, Algérie :

 » Si ce testament n’est qu’une belle page émouvante,
il n’est plus que cendres.
S’il réveille en nous le goût de vivre autrement,
alors il devient appel aux vivants. « 

 

 » S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui –
d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant
tous les étrangers vivant en Algérie,
j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille
se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays.
Qu’ils acceptent que le Maître unique de toute vie
ne saurait être étranger à ce départ brutal.
Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ?
Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes,
laissées dans l’indifférence de l’anonymat.
Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre.
Elle n’en a pas moins non plus.
En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance.
J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal
qui semble, hélas, prévaloir dans le monde,
et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.
J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité
qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu
et celui de mes frères en humanité,
en même temps que de pardonner de tout cœur
à qui m’aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle mort.
Il me paraît important de le professer.
Je ne vois pas, en effet,
comment je pourrais me réjouir que ce peuple
que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.
C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être,
la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien,
quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité
à ce qu’il croit être l’islam.
Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.
Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme.
Il est trop facile de se donner bonne conscience
en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.
L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme.
Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu,
y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile
appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église,
précisément en Algérie et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.
Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux
qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste :
« Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! »
Mais ceux-là doivent savoir
que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.
Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu,
plonger mon regard dans celui du Père
pour contempler avec Lui ses enfants de l’islam
tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ,
fruits de Sa Passion, investis par le don de l’Esprit
dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion
et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.
Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur,
je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue
tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.
Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie,
je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui,
et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père,
de mes soeurs et de mes frères et des leurs,
centuple accordé comme il était promis!
Et toi aussi, l’ami de la dernière minute,
qui n’auras pas su ce que tu faisais.
Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI,
et cet « À-DIEU » en-visagé de toi.
Et qu’il nous soit donné de nous retrouver,
larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu,
notre Père à tous deux. Amen ! Inch’ Allah.
Alger, 1er décembre 1993
Tibhirine, 1er janvier 1994
Christian
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