Atelier M. de Certeau

Compte-rendu de l’atelier Foucault/Certeau du 19/04/2015

de certeau 3Le numéro de La Vie du 2 avril 2015 permet de dresser un bon état des lieux de notre question de l’avenir du christianisme à partir des analyses de Michel de Certeau : les courbes du nombre de catholiques en France autorisent certaines projections. Aujourd’hui, il y a 2/3 de baptisés (surtout des seniors), en 2045, il y en aura moins 50%. La sécularisation progresse. Il  existe aujourd’hui en France le désir d’une « pastorale d’engendrement » et une plus centrée sur un « encadrement » qui a du mal à tenir. Des diocèses paraissent au bord de l’effondrement par rapport aux forces vives, financières. D’autres modèles comme ceux de Poitiers, plus centré sur la vie des communautés chrétiennes, n’ont pas essaimé.de certeau 1

Dans ce contexte, n’est-il pas plus que jamais nécessaire de repasser par des questions fondamentales, notamment celles posées Michel de Certeau, alors que le pape actuel encourage à sa lecture ?

Cette fois ci, nous regardons sa conception de l’histoire. Elle est devenue une référence pour tous les chercheurs, notamment en histoire. Son article « Faire de l’histoire », (cf Recherche de science religieuse, 1970 de la sélection bibliographique, repris dans son livre L’Ecriture de l’histoire).

Le jésuite y montre les interférences entre histoire, théologie et philosophie. Dans les années 1970 la théologie est fortement bousculée par l’histoire. Certeau refuse une contestation stérile, il veut faire droit à une pluralité légitime.

Or ne  sommes-nous pas aujourd’hui dans une situation de pluralisme irréversible, comme l’a bien montré dans le « Grand Débat » organisé à st Merry le 14 avril le sociologue Jean-Marie Donégani ?

Dans les années soixante-dix, l’histoire était « impérialiste » : voulant tout dire et voulant réguler les autres sciences, elle se prétendait « scientifique ». La théologie était sur la défensive et  du coup, elle se recentra sur des domaines particuliers (histoire de l’art, de la doctrine…). L’histoire marxisante traitait alors la théologie comme une idéologie.

Pour Certeau, la signification historique était devenue plus importante que l’analyse littéraire. Quelles étaient les relations économiques ? Qu’en était-il du politique ? Cf. son explication de l’accusation de Ponce-Pilate. Or pour lui, comme pour nous aujourd’hui, ces formes de réduction du discours religieux sont insuffisantes.

Il faut rendre compte de ce qui se joue aux marges. Il donnait comme exemple l’abbé Brémond (Métaphysique des saints) pour répondre à la question : « Qu’est-ce qui se joue à travers les figures de spiritualité ? », question que nous devrions encore nous poser au moment où les recherches spirituelles n’ont jamais été si nombreuses. Certeau citait aussi Van Gennep : des archétypes fonctionnent dans le discours religieux. Il y a un sens premier et un sens caché. Qu’en faisons nous ?

Par contre, certains cherchede certeau 2urs étaient tombés dans un pur positivisme religieux : pour eux, la réalité sociale était devenue plus importante qu’une signification dogmatique (cf les analyses de Max Weber, Marc Bloch). Mais n’y a-t-il pas lieu de faire attention au développement des formulations dogmatiques (cf Newman) ?

Face à ces dérives, il pointait l’intérêt d’une lignée axée sur l’intériorisation : Maritain, Mounier qui montraient la primauté du spirituel. Mais n’y avait-il pas  chez ces derniers une tentation de fuite ?

Certeau a bien vu que la croissance économique faisait bon ménage avec un spirituel (charismatiques, œcuménisme)… à condition de ne pas être trop dérangé. Son idée est de ne pas dissocier philosophie et théologie de leur environnement. Il veut être attentif aux rapports vécus, non moins dignes d’intérêt que les rapports pensés. Il porte attention à la quotidienneté, à la culture. Il s’agit moins d’imposer des grilles préétablies de compréhension que d’appréhender comment la réalité fonctionne. N’avons-nous pas des œillères qui nous empêche de voir ?

Plus particulièrement, entre théologie et institution existent des rapports fondamentaux qui peuvent être différents : de rébellion, d’hétérodoxie, ou, à l’inverse d’orthodoxie, d’apologie.  Comment se situer ? Certeau veut éviter les typologies unilatérales pour aller vers un travail plus en profondeur. Il craint que l’érudition (notamment théologique) empêche les redéploiements nécessaires. Or des approches et contenus doivent être modifiés sans rester coincés dans des principes du passé.

En fait, Certeau veut aussi permettre une pratique de la théologie sur la place publique. Aujourd’hui, le Canada parait être un précurseur de la théoogie publique. Le théologien a à prendre position sur les questions de société. Si à la différence des sciences humaines, la théologie est une science sacrée, elle n’a pas à s’adresser aux chrétiens déjà convaincus. Certeau veut arriver à un repositionnement de façon à favoriser des « irruptions créatrices » (cf. aussi la philosophie de son contemporain Paul Ricœur). La théologie doit déborder un cadre  purement ecclésial. C’est une activité productrice de sens, pas seulement à des fins de légitimation mais en s’affrontant aux problèmes de société. Quel est le statut du théologien ? Marie-Jo Thiel, à Strasbourg, donne un exemple de théologienne en liberté (cf son livre « La santé augmentée » et ses prises de position à la Commission européenne). Or on a plutôt l’impression qu’en général,Atelier M. de CerteauAtelier M les dogmaticiens catholiques n’ont pas appris à intervenir dans l’espace public.

Certeau attire enfin l’attention sur les « déchets », les « rebuts » de l’histoire, ce qui fait émerger un « autre », dont la genèse souvent échappe : on est dans reproduction faut d’être dans l’invention. Comment peut-on comme chrétien s’inscrire dans une pratique si ce qui est éprouvé concrètement n’est pas aujourd’hui pris en charge ?

Au final, Certeau nous invite à éviter deux écueils :

  • refus de l’isolationnisme de savoirs qui seraient rehaussés et intouchables
  • refus du déni de l’évolution : ce qui est stable ne l’est qu’à un moment donné.

Certeau plaide en fait pour une sagesse des limites : accepter de n’être « que là ». Circonscrire son champ. Ne pas vouloir trop embrasser. Accepter un moment précis (le kairos) où les choses peuvent se révéler. Et aussi : montrer la part d’irréductible. Tout ne peut pas être dit, ne peut pas être délimité. Certeau est l’un des grands protagonistes du travail sur les « marges », les « frontières »,  absolument nécessaire aujourd’hui.

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Discussion :

  • Dans « Faire de l’histoire », Certeau était très critique à l’égard de l’école des Annales. Il a montré comment et combien la question du sujet était fondamentale en histoire.
  • Aujourd’hui, nous sommes dans un rationalisme matérialiste, techniciste, très appauvri. Exemple : le débat sur le don d’organes (cf tribune du Père Vespieren dans « La Croix » au moment du vote du projet de loi). On assiste à une réduction anthropologique sans épaisseur, ni hauteur, ni profondeur. Attention, danger !

 

 

 

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