« Ce qui est absolument sublime, c’est un tableau hollandais, le Nouveau-né, attribué à Le Nain : deux femmes regardant un petit enfant endormi. Tout ce que la physiologie peut dire sur les commencements de l’homme est là ! Rien ne peut exprimer ce profond sommeil absorbant, comme celui dont il dormait, le pauvret, huit jours auparavant dans le ventre de sa mère (…). Le petit corps est collé et serré dans ses langes blancs raides comme dans une gaine de momie. Impossible de rendre mieux la profonde torpeur primitive, l’âme encore ensevelie. Le tout est relevé par l’air borné de la mère, par la simplicité et la rudesse du rouge intense de son vêtement qui jette un chaud reflet sur ce petit bloc de chair ronde ».

Ainsi s’exprima Hippolyte Taine en 1863, la première fois qu’il admira ce tableau, plus de cinquante ans avant que les historiens de l’art ne ressuscitent Georges de La Tour (1593-1652) et ne reconstituent son œuvre. Qu’ajouter à ces mots ? Ils disent tout le mystère qu’encore aujourd’hui, chaque spectateur ressent en contemplant le Nouveau-né, un des rares tableaux devant lequel personne ne peut pas se contenter de passer et qui attire, retient et interroge.

Mystère d’abord parce que le thème reste ambigu, déconcertant. Spontanément le tableau fait penser à la Nativité et ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui il est devenu une des icônes de Noël. Pourtant rien d’aimable ni de merveilleux comme dans les Nativités contemporaines de Honthorst (1590-1656). Qu’a voulu Georges de La Tour ? Quelques années auparavant, il avait peint une tout aussi fameuse Adoration des bergers, qu’il est aisé d’identifier. Ici, visiblement, s’il a figuré la Nativité, tout se passe comme s’il souhaitait simplifier le thème : en supprimant le légendaire du bœuf et de l’âne, le pittoresque des bergers et de leurs troupeaux, le lyrisme des anges et de leurs chants, et même Joseph, n’a-t-il pas voulu rendre la quintessence du mystère de l’Incarnation, qui fait de Dieu un homme parmi les hommes, et d’abord un nouveau-né parmi les nouveau-nés tels qu’on pouvait en voir chaque jour en ce milieu du XVIIe siècle ?

 Georges de la Tour, Adoration des bergers, vers 1645

Peint de la sorte, endormi et enserré dans ses langes, Jésus nouveau-né ne ressemble pas au petit enfant nu – et souvent agité – sur la paille qui s’était imposé dans les tableaux, depuis le XVe siècle. Les peintres insistaient alors sur l’humanité de Jésus. La Tour semble insister sur la permanente actualité de celle-ci. Subtilité théologique qui témoignerait de sa fréquentation des courants mystiques de l’époque ? Ou du moins qu’il était sensible à la dévotion de l’Enfant Jésus que les Franciscains promouvaient largement en Lorraine ? Sans doute. Les archives ne le disent pas, en revanche elles ont gardé du peintre lorrain l’image d’un hobereau prêt à défendre ses biens, ses titres et ses privilèges, y compris par la force, alors que la Lorraine, occupée par les Français, était ravagée comme jamais par la guerre, la peste et la famine. 

La nuit où La Tour campe l’Enfant, sa mère et une femme, est bien sûr celle de Noël. Mais elle n’a pas la signification spirituelle et théologique que lui attribuent bien des peintres comme Honthorst, le Corrège (1489-1534) ou Gérard de Saint-Jean (v.1460-v.1490), qui font surgir la lumière du corps même de l’Enfant et transforment la nuit en lieu de la Révélation et la lumière en évidence de la Vérité qui dissipe le doute. Ici à gauche, une femme – peut-être sainte Anne – protège de sa main la flamme d’une bougie qui éclaire toute la scène. Serait-ce une image de la Foi qui conduit le chrétien à reconnaître le Sauveur dans ce bébé profondément endormi ? Loin des effets, des miracles et du joyeux tohu-bohu des Nativités, la nuit doucement éclairée se fait silence et méditation. Le temps s’arrête. Et le spectateur est invité, par les regards plus attentifs qu’attendris de deux femmes, à contempler Celui qui vient de naître.

Pierre Sesmat

CatégoriesNon classé

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.