Réparer les vivants, film de Kateli de Quillévéré (image de la bande d'annonce)

Coup de cœur

« Cette chronique, délaissée depuis quelque temps, n’aura peut-être jamais aussi bien mérité son titre qu’aujourd’hui. En effet, comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu de l’été, j’ai brusquement appris, moi qui me porte comme un charme, que depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, je risquais ce que les cardiologues appellent “la mort subite” ». De Jean Verrier

Cette chronique, délaissée depuis quelque temps, n’aura peut-être jamais aussi bien mérité son titre qu’aujourd’hui.

En effet, comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu de l’été, j’ai brusquement appris, moi qui me porte comme un charme, que depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, je risquais ce que les cardiologues appellent « la mort subite ». Mais en même temps on m’annonçait que cette menace serait écartée en quarante-huit heures par un « triple pontage ». En somme, une bonne nouvelle. L’opération aura quand même duré quatre heures, cœur arrêté pendant quarante et une minutes et remplacé par une mystérieuse machine. Depuis j’ai rencontré de nombreuses personnes à qui l’on a scié le sternum sur une vingtaine de centimètres comme on l’a fait pour le mien. Nous en gardons tous une belle cicatrice, le tatouage du clan des pontés.

operation-chirurgicaleMais au réveil tout cela est bien difficile à imaginer. Heureusement le film de Kateli de Quillévéré : Réparer les vivants, adapté du beau roman de Maylis de Kerangal, vient de me permettre d’assister à mon opération, et même deux fois de suite puisqu’il s’agit d’une transplantation. J’ai vu ce que le chirurgien m’avait rapidement raconté et que je ne pouvais imaginer. Voir, toucher, une expérience à la Saint Thomas en quelque sorte. Quant au toucher, il reste la cicatrice. Pour moi c’est un « miracle » de la chirurgie contemporaine, « Merci Docteur, vous m’avez sauvé la vie. » Merci aussi à notre système social car c’est un miracle qui coûte cher. Pour le chirurgien c’est un acte qu’il répète trois ou quatre fois par semaine, une banalité.

 

Difficile d’imaginer donc, mais encore plus difficile de mesurer la hauteur, la largeur, la profondeur de ce qui m’est arrivé. Et de le dire, de le faire partager. Cela fuit sous la plume comme de l’eau, la souris de l’ordinateur s’affole. Je savais bien que je pouvais mourir d’un moment à l’autre, nous le savons tous. Un accident est si vite arrivé. Mais après cette brève aventure je me prends à croire que ce n’est pas un risque à venir mais un risque passé et que la vie est « devant moi », la mort derrière. Étrange sentiment. Étrange illusion.

5_MEDITATIONS_SUR_LA_MORT_EXE_cv dir 125Nouvelle conscience de mon rapport avec mon corps, du rapport de ma pensée, de ma volonté, de mon esprit, avec mon corps qui tend à prendre une certaine indépendance, qui ne fait pas tout ce que je souhaiterais qu’il fasse. Expérience de l’humilité forcée quand je me retrouve, avec mes successifs voisins de chambre, encombré de tubes, de fils, de contrôles incessants, nu. Celui-ci vit à la campagne, il n’a pas de téléphone mobile, se bat avec le téléphone de l’hôpital, mal accroché au bord de son lit, pour tenter d’appeler le pharmacien de son village, pour qu’il appelle le médecin qui suit sa femme handicapée, pour que… puis il se laisse retomber sur son lit, mal habillé, mal installé, essoufflé, perdu. Nouvelle conscience des rapports de la vie et de la mort, plus exactement des rapports de ma vie et de ma mort. Nouvelle conscience de mon rapport au temps, le mien avec ses avants et ses après, et un autre temps que j’appelle celui de Dieu. Non, je n’arrive pas à trouver les mots qui conviendraient à cette chronique. Alors je relis le journal tenu par Christiane Singer à partir du moment où son médecin lui annonce qu’elle n’a plus que six mois à vivre : Derniers fragments d’un long voyage (Albin Michel, 2007), et le petit livre de François Cheng : Cinq méditations sur la mort. Autrement dit sur la vie (Albin Michel et Livre de Poche, 2013).

 

Jean Verrier

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