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Hugo Bonamin. Covidie. L’œuvre du mercredi 8 avril

Artiste du jour : Hugo Bonamin // Texte du jour : Matthieu 26 (14-25)

Hugo Bonamin a été pendant longtemps un artiste en résidence à Saint-Merry après avoir été le premier artiste de la Nuit Blanche, en 2005, avec Les chaises et La lutte.

Mais c’est avec la coupole peinte, cet abat-son placé au-dessus du carré de la parole et permettant d’avoir une meilleure musicalité que son œuvre était devenue jusqu’en 2010 le cadre quotidien du Centre pastoral. Au centre, il y avait un immense portrait d’une présence intense, aussi forte que ses portraits de guerre, installés dans la Chapelle de communion, ou son Gandhi dans une chapelle latérale. Hugo Bonamin est un portraitiste majeur qui parle dans son langage singulier de l’humanité d’aujourd’hui, dont l’image est malmenée comme le montre son dernier livre d’art « Canibal ». Le travail singulier de cet artiste autodidacte, né en 1979, porte notamment sur l’intimité, les multiples formes de la personnalité.

Par amitié pour Saint-Merry, il a adressé deux images de ses derniers travaux, Ajax et Covidie, deux manières différentes de faire des portraits, non représentatives, presque toujours de grand format. S’il y a une dimension expressionniste dans son style, c’est probablement parce que cet artiste écrit avec ses pinceaux et crayons sur les contours de l’âme humaine en s’y plongeant littéralement.

Le rapprochement avec les textes du jour est apparu de plus en plus clairement, à tel point que l’on pourrait unifier les trois en appelant les deux toiles : Judax Covidie.  L’Évangile du jour aborde la question du traître à l’intérieur du groupe des disciples, ce qui va conduire Judas devenu fou au suicide, exactement comme Ajax ; le débat de la sépulture du premier est exactement le même que dans la mythologie grecque et dans la tragédie de Sophocle où le suicidé bien qu’aussi courageux qu’Achille, dont il a été le compagnon, ne peut être brûlé avec les honneurs. Ce traître, c’est aujourd’hui le virus qui s’est infiltré dans le corps de chair, le corps social ; il menace et tue certains. Hugo Bonamin en est sorti, il sait de quoi, de qui il parle. Il en parle au féminin.

Trahison de Judas, le roux, recevant les trente deniers. Église Saint-Ouen des Iffs, Ille-et-Vilaine (vers 1530)

Matthieu 26 (14-, -25)

En ce temps-là,
          l’un des Douze, nommé Judas Iscariote,
se rendit chez les grands prêtres
          et leur dit :
« Que voulez-vous me donner,
si je vous le livre ? »
Ils lui remirent trente pièces d’argent.
          Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable
pour le livrer.

[…]

Pendant le repas, il déclara :
« Amen, je vous le dis :
l’un de vous va me livrer. »
          Profondément attristés,
ils se mirent à lui demander, chacun son tour :
« Serait-ce moi, Seigneur ? »
          Prenant la parole, il dit :
« Celui qui s’est servi au plat en même temps que moi,
celui-là va me livrer.
                   Le Fils de l’homme s’en va,
comme il est écrit à son sujet ;
mais malheureux celui
par qui le Fils de l’homme est livré !
Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né,
cet homme-là ! »
          Judas, celui qui le livrait,
prit la parole :
« Rabbi, serait-ce moi ? »
Jésus lui répond :
« C’est toi-même qui l’as dit ! »

     

Covidie, série TERRITOIRE, fusain et urine sur toile de lin, 216×206 cm, 2020

Hugo Bonamin. Covidie (2020)

« La toile décrit le moment où, comme un présage, l’autre qui ouvre la porte sans clef, s’installe chez-soi. La cohabitation s’organise : « ça va, t’es là » ; et en même temps chez mon voisin. Tu vis un peu partout… toi, moi, lui et les autres, on est plus qu’un. Cette fille là, Connexité, Gravité……La vie à plusieurs s’organise, pas trop coûteuse, pas trop douloureuse. T’es là et t’es pas là, un peu sournois, un peu subversif. T’es là sous les aisselles, t’es là derrière les côtes, comme une lourdeur, tchein-tchein, tu saoules, tu me fatigues. Si bien que je sais que si je fais un faux pas, à ce moment là que l’on ne choisit pas, plus ou moins bien préparé… Il y en a d’autres comme toi ici, les saisonniers, on les connaît, on sait comment les soigner, et puis, ils vont, ils viennent, ça ne dure jamais très longtemps. Mais toi, ci et là, pas trop gênant mais en même temps toujours présent, tu vas et tu reviens encore, comme au dixième jour, et tu restes, 30 jours peut-être plus. T’es le gars qui fait le surnombre, pas toi, pas toi seul, mais avec ceux qui étaient déjà là et avec ceux qui vont arriver, je sais que si je fais un faux pas, tu vas me faire verser. Maintenant, je sais qui tu es, ce ne sera plus jamais pareil, même si tu te fais imperceptible, je sais que tu m’as transformé, ta vie est mon code et celui-là, même nouveau, même s’il en faudra du temps, je vais apprendre à l’aimer et l’aimer enfin. » écrit l’artiste.

Covidie, œuvre produite avec l’urine de l’artiste, est de fait un autoportrait[1]. En art, comment ne pas mettre en face les tableaux de Keith Haring et notamment Untitled (Aids) 1985. (Lire analyse et voir vidéo). La force de ce court texte de l’artiste doit être rapproché des nombreux textes d’Hervé Guibert, notamment Le protocole compassionnel (1991) ou du livre Le Lambeau de Philippe Lançon (2018), rescapé des attentats de Charlie.

Le suicide d’Ajax, série TERRITOIRE, huile sur toile de lin, 216×206 cm, 2020

Hugo Bonamin. Le suicide d’Ajax. (2020)

Hugo Bonamin fonctionne sur le mode du corps d’œuvre (body of work). Ce principe en fait plus qu’une simple série car tout y est bien ordonné selon le médium et le type (empreinte, dessin, composition, peinture). Les œuvres ont toutes une parenté. Covidie est le fond ; le suicide d’Ajax est la peinture-composition. En conséquence, quand on observe, il y a bien des points communs. Cette toile porte des traces de violences (pas, doigts, etc.) Ce débordement de rouge carmin semble exprimer ce qui s’est passé : un suicide à l’épée, des versions mythologiques expriment qu’il s’y est pris à plusieurs fois. La toile parle avant tout de folie après un acte de violence. Les textes nous la décrive

Lors de la guerre de Troie, Ajax fidèle et redoutable guerrier à côté d’Achille ramena ce dernier, durant le combat même, après qu’il fut tué. Ulysse, l’autre grand guerrier, et Ajax revendiquèrent les armes du héros, c’est-à-dire son pouvoir. Mais Zeus influa dans le choix du roi Agamemnon qui les donna à Ulysse. Athéna fit alors entrer Ajax dans la folie jusqu’à détruire tous les troupeaux qui étaient le butin commun des Grecs. Revenu à la raison, dans le désespoir de son acte et par crainte d’Athéna, il planta son épée dans le sable et se jeta sur son arme. Elle plia, il réitéra en la pointant sous son aisselle, la seule partie qui ne fut pas invulnérable. Ce fut dans un bain de sang qu’il fut retrouvé, puis enterré non sans débat entre les hommes et les dieux, car son acte l’avait soustrait à la reconnaissance, la crémation sur un bûcher. Il devint un fantôme errant dans les enfers.

Hugo Bonamin. Ajax. Détail

Hugo Bonamin aime puiser dans les mythes et l’Histoire pour évoquer l’âme humaine, celle d’aujourd’hui et sa manière de peindre cherche le fond des émotions, sans figuration mièvre.

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[1] Andy Warhol et sa série Oxydation avait aussi utilisé l’urine de ses amis ; Marc Quinn avec Self, avait utilisé son sang. Lire

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  1. mt.joudiou says:

    Hugo Bonamin. Tout fut avec lui fort, dérangeant,évident. Certains portraits m’habitent encore.Lors d’un atelier de la foi avec les plus grands, le thème de cet atelier s’y prêtant, j’avais emmené les enfants pendant quelques minutes regarder en silence dans l’église « les portraits de guerre  » d’Hugo.Dans un certain climat d’attention soutenue,de paix, l’atelier s’était ensuite déroulé.
    De même,l’immense portait de Gandhi à hauteur d’homme dans la chapelle de communion.

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