Il y a quelques semaines, Anne Soupa, théologienne reconnue, faisait acte de candidature au siège épiscopal de Lyon. Depuis et rien qu’en France, plus de quinze mille personnes ont soutenu son initiative. Le courage de cet acte n’est que l’une des réponses possibles au scandale permanent de la place des femmes dans l’Église catholique, elles qui constituent la grande majorité des forces vives des communautés. La dénonciation d’un tel scandale souligne une fois de plus la résistance séculaire du cléricalisme masculin et sa volonté de sauvegarder coûte que coûte un pouvoir omniscient au détriment du service et des besoins pastoraux des baptisés alors que le modèle de la prêtrise, versus tridentin, est à bout de souffle dans une très grande partie de la chrétienté romaine. Le geste personnel et médiatique d’Anne (Soupa) renvoie aisément l’historien à la légendaire papesse Jeanne qui ne se serait pas contentée d’une cathèdre mais aurait occupé carrément le trône pontifical(1)On lira avec profit Alain Bourreau, La papesse Jeanne, Paris, Aubier, 1988..

La papesse Jeanne (enluminure, 1450),  Ms. 033, f. 69v, Spencer Collection, New York

Sans que l’on sache comment et pourquoi naquit cette légende, peut-être à la fin du Xe siècle, c’est vers 1255 que Jean de Mailly l’évoque clairement dans sa Chronique Universelle. D’origine allemande, Jeanne aurait étudié et voyagé à travers l’Europe. Déguisée en homme, elle serait devenue notaire à la cour pontificale, puis cardinal, élue pape en 855 avant d’enfanter publiquement en 858 et peut-être de mourir des suites de ses couches ; à moins qu’elle n’ait été lapidée ou plus simplement déposée. Cette histoire étonnante n’aurait pas vécu jusqu’au XVIe siècle si les fidèles eux-mêmes n’y avaient pas cru, détournant parfois grivoisement le sens des symboles. Par exemple, la présence de deux sièges curules lors de l’élection du pape, marque de la collégialité de la curie, se transforma pour l’un en une chaise percée qui, depuis l’usurpation de Jeanne, aurait permis à un clerc de vérifier la présence d’attributs virils de chaque nouveau pape. « Duos habet et bene pendentes » se serait acclamé le vérificateur dans une scène très carnavalesque et joyeusement anticléricale. De même, le détour entrepris par la procession lors du couronnement pontifical entre le Latran et le Colisée était interprété comme l’évitement du lieu où Jeanne avait donné naissance à son enfant alors qu’elle était à cheval.

Pour sa part, l’Église a cautionné pendant longtemps, surtout à travers la littérature dominicaine, mais en creux l’existence de la papesse Jeanne. Elle lui permettait de faire de cet épisode un exemplum, sorte de récit à valeur morale en vilipendant le travestissement. Elle en tira aussi argument lors des crises successives de la papauté notamment durant le Grand Schisme de la fin du XIVe siècle avec la présence simultanée de plusieurs papes. Si des candidats indignes pouvaient donc accéder au trône de Pierre ils pouvaient aussi être déposés. À leur tour les Luthériens utilisèrent cette figure pour dénoncer les dérives de l’institution romaine et son discrédit alors que Calvin soulignait pour sa part que Jeanne avait mis fin à la succession apostolique. C’est seulement alors que Rome, aidée par l’érudition des Jésuites prouva à la fin du XVIe siècle que Jeanne n’avait jamais existé.

Le papesse Jeanne, enluminure médiévale

Loin de moi l’idée d’utiliser à mon tour la figure de la papesse pour soutenir la dénonciation positive et surtout la revendication d’Anne Soupa. Son combat mérite beaucoup mieux que cela même si l’Histoire peut lui être de quelque secours en ce domaine. On notera simplement que depuis cette annonce, c’est silence radio du côté de la conférence épiscopale française qui ne réagit jamais lorsqu’un problème la dérange. Seuls quelques seconds couteaux ont tenté d’expliquer laborieusement que la structure ecclésiale et hiérarchique de l’Église venait de la volonté de Dieu elle-même. Volonté qu’ils connaissent mieux que personne, probablement grâce à leur ordination. C’est donc toujours et encore la place des femmes à de véritables postes de responsabilité qui est posée face à des règles écrites par et pour des hommes. Même si encore très timidement, on note quelques récentes avancées comme la nomination d’une vicaire épiscopale dans le diocèse de Fribourg il y a quelques mois, rien n’a encore bougé à propos du diaconat féminin et moins encore du sacerdoce catholique.

En fait d’Anne à Jeanne, un pronom personnel s’est perdu. Ce « je » qui résonne dans la nef et dans le chœur non seulement comme une revendication légitime mais comme une nécessité pastorale impérative et une relecture théologique urgente.

Alain Cabantous

Notes   [ + ]

1. On lira avec profit Alain Bourreau, La papesse Jeanne, Paris, Aubier, 1988.
  1. Juliette L. says:

    Merci Alain… Je me demande l’origine de cette histoire de papesse !!

    Et la pétition pour soutenir le sens de l’initiative d’Anne Soupa atteint maintenant ( 21 juin ) 15635 signatures…
    Vous avez son texte et vous pouvez la signer en recopiant ce lien :
    https://www.pourannesoupa.fr/?fbclid=IwAR2XOzG_Xz66gD1lmPF9em7BPq-8FEXBB9I4_sIRC58xzSVcdbiOG1F0jIE

    Anne Soupa ne se bat pas seulement pour les femmes mais également et toujours contre les abus et les inégalités qui vont à rebours du chemin de l’Evangile .

  2. Clément Gourand says:

    Oui, merci pour ce commentaire pétillant, oui Anne n’est pas « féministe » mais bien théologienne pour notre monde du XXIème siècle (avec bien d’autres !) Merci à l’analyse de François Cassingena Trevedy,
    Rendez-vous aux prochaines conférences organisées par Les Baptisés du Grand Paris (CCBF) ! Le christianisme est un devenir « en chemin, vérité, vie ».

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