De la beauté et des cartels : l’été 2019 à Saint-Merry

Pour le visiteur de l’été, se laisser séduire par les œuvres contemporaines et questionner par leur titre ou leur cartel, s’ajoute au plaisir de la découverte architecturale de Saint-Merry. La surprise semble plus intense encore cet été 2019, avec les deux expos.

Il se développe une tradition de l’expo d’été à Saint-Merry qui mêle le voir et le lire, les arts visuels et l’architecture, le rayonnement international et national. En découvrant ainsi le patrimoine de l’église, le public ne s’y trompe pas et pose des questions : Pourquoi cette église est-elle si différente ? Qu’y a-t-il derrière la beauté offerte de manière inhabituelle, dans un lieu où l’on continue à célébrer ? La visite patrimoniale peut alors déboucher sur des questions de sens posées à l’Accueil.

Été 2019, de la couleur jusqu’à la crypte

Voir et Dire a déjà longuement présenté les deux expositions :

  • NB : un conseil pour voir la crypte en grand, cliquez sur l’image

    Hemeralopia, six photos de l’artiste allemande Iwajla Klinke[1], dans l’esprit international des précédentes expos d’été. Le portraits présentés dans la crypte traitent de manière très subtile de deux questions omniprésentes aujourd’hui : qu’est-ce qui constitue nos identités ? que reste-t-il de nos rituels ?

  • Rue de la Verrerie de Julie Legrand, dont nous avions unanimement apprécié la qualité de la structure d’osier suspendue lors de la Nuit sacrée 2018. Des installations de verre placées en différents endroits de l’église exaltent le verre et la lumière, sous une forme alternative au vitrail.

Les deux expositions fascinent par la qualité des œuvres, leur beauté formelle et immédiate. La première est plus difficile dans l’accès au sens, la seconde semble plus facile, mais peut résister à la compréhension des intentions de l’artiste.

Des œuvres de beauté ayant des gènes en commun

Les médiums semblent s’opposer, mais quatre traits communs, au moins, unissent les œuvres :

  • Deux artistes femmes, nées dans les années 70, les ont produites et leurs travaux ont été largement exposés en France et à l’étranger, mais rarement dans des églises en activité.
  • Leurs œuvres sont très abouties, splendides, mais aussi fragiles. Le verre naturellement, les photos aussi derrière leur vitre
  • Les liens sont forts avec l’espace où les œuvres sont installées, car les artistes ont senti immédiatement l’échelle des espaces, leurs qualités formelles et ce que l’on désigne par le « genius loci »
    • The Therian Infantes VIII, 2017

      Hemeralopia est dans le lieu le plus sombre de l’église, ce qui n’est pas sans rapport avec le titre. L’artiste a pris soin d’expliciter ce terme compliqué et rare : Héméralopie se dit de l’incapacité à voir nettement en pleine lumière. Mais ici, il s’agit bien plus que des corps et des vêtements à discerner. Ce n’est pas un reportage style « Géo » sur des pratiques sociales différentes saisies ailleurs ; le regard quasi ethnographique de l’artiste, utilise le même protocole de prise de vue mais laisse tapies dans l’ombre des questions sur les rituels et les moments de transition vécus par l’homme. Regarder des photos mises en scène dans un lieu donné nécessite de s’adapter, ici descendre, passer dans une atmosphère étrange, première transition pour l’œil ; la crypte de Saint-Merry est perçue immédiatement comme un lieu de rituels du passé. La pierre tombale en est un signe, une petite icône, le socle carré recouvert de tissu qui a servi d’autel pendant de nombreuses années témoignent de leur côté que la crypte était une chapelle basse. Hemeralopia est bien un lieu de mise en abîme où s’expriment les rituels. Comment se donnent-ils à voir ? Les six photos montrent qu’avec elles se jouent les identités multiples d’individus. Si les sujets et les lieux sont très éloignés, ce qui évite au visiteur de se projeter ou de s’identifier, des questions à bas bruit émergent progressivement, le flyer invitant à se les poser : Quelles sont les identités multiples du visiteur de la crypte ? Combien en a-t-il ? De son côté, comment les révèlent-ils dans sa propre vie ? L’exposition fonctionne alors à plein, car les réponses restent dans l’héméralopie…

    • Rue de la Verrerie: ce titre est un clin d’œil à notre rue où fonctionnait une verrerie. En installant des structures de verre dans des endroits précis, Julie Legrand s’approprie l’espace et pratique massivement le in situ jusqu’à créer trois œuvres pour Saint-Merry ; elle attire l’attention sur des imperfections de la pierre, sur l’élévation architecturale (des colonnes de verre entre les deux piliers massifs de la chapelle de communion), sur du mobilier religieux que l’on ne voit plus.
  • Il y a un rapport entre l’église et les œuvres. Celles-ci trouvent leur origine dans le questionnement sur le sacré que les artistes entretiennent au cœur de leur inspiration :
    • Iwajla Klinke a étudié l’histoire de l’art notamment dans les contextes de l’islam et du judaïsme.
      Rasmus, The Blind Soccer, 2015
      Bible des Maîtres de la 1ère génération Utrecht Meermanno, 1430. K Bibl La Haye 78D38

      Les rituels de toutes les religions orientent ses choix de sujets et modèles dans le monde entier. Parfois certaines représentations d’œuvres religieuses la guident dans la recherche d’équivalents contemporains. Ainsi une photo, toujours dans le style du portait flamand, d’un footballeur aveugle procède d’une réflexion à partir du sacrifice d’Abraham dans une Bible illustrée du XVe, où Isaac est représenté les yeux bandés.
      Mais il faut les commentaires de chaque photo pour comprendre ce lien au sacré, au-delà de la beauté formelle (lire le descriptif réalisé par V&D). Là est la difficulté de l’expo, il faut lire les cartels.Description exposition de Iwajla Klinke à Saint-Merry

    • Souffle

      Julie Legrand est connue dans des milieux de l’art contemporain pour introduire également du moderne dans l’expression patrimoniale du christianisme. À Saint-Merry, on voit les métamorphoses qu’elle a réalisées des figures de l’icône, de la couronne d’épines, ainsi qu’une interprétation de l’arbre de vie. Un exemple est significatif. Dans les églises, le terme de souffle est très familier puisqu’il évoque l’Esprit saint. Mais en art, il est difficile de le représenter car il est invisible, sauf de manière conventionnelle, la colombe (y compris dans le tableau pourtant très récent de Maxim Kantor, Merry Cathedral) ou sous forme de traits sortant d’une bouche. Avec ses œuvres en verre soufflé et filé, Julie Legrand laisse voir, en transparence ou en couleurs, l’enveloppe de son propre souffle qui prend de multiples formes accrochées à même la pierre, en jouant avec les piliers.
      Julie Legrand souffle là où elle veut.
      Si l’artiste a déclaré lors du vernissage qu’elle n’est pas chrétienne, sa culture lui fait tenir ici un discours artistique qui trouve un étrange écho chez ceux qui ont la foi. On se trouve dans la situation que l’on connaît bien depuis l’aménagement du plateau d’Assy (lire Voir et Dire et la lettre du Père Couturier en 1950) . Les artistes d’aujourd’hui n’ont pas besoin d’avoir un certificat de baptême pour transformer un lieu du religieux, renouveler le regard de ceux qui le fréquentent, donner aux Textes une image renforçant le sens que l’on entend le dimanche. Mais, ils n’illustrent pas[2].

Julie Legrand : une non-croyante si présente par son art de l’in situ

Arbre de vie

«Suinter, perler, s’essouffler, encaisser, expirer… et réaspirer, resouffler, respirer …
À l’Église Saint-Merry, le verre coule ou se gonfle, s’étale et s’exhale, en dialogue avec les vitraux, par les pores de la pierre, avec discrétion et persistance, ou en ascensions colorées et jouissives.» Ainsi s’exprime Julie Legrand dans son dossier de presse pour exprimer ce qui la traverse quand elle travaille in situ.

Mais vues du lieu qui l’accueille, il est possible d’appréhender les sept œuvres autrement et de rejoindre « Rue de la Verrerie » par une autre « rue ». L’exposition renouvelle en effet l’expression d’un art en église, le verre n’est pas que le vitrail, et, en prolongeant les textes des cartels, est propice à des lectures spécifiques notamment pour la communauté de Saint-Merry.

  • Assemblée : « Ces verres sont assemblés. Ils viennent de partout, ils sont de toutes les formes, de toutes les couleurs. Ils tiennent ensemble, à l’image du désir de vivre ensemble. Ils forment une assemblée. » (cartel)

L’œuvre monumentale de verres récupérés qui attire tant les touristes peut apparaître, avec humour, comme le miroir de ceux qui se retrouvent dans la nef pour des concerts ou des célébrations. Une image de la communauté du Centre pastoral ? Oui, car bigarrée, de toutes les formes et couleurs, fragile et solide à la fois. Et cela tient ensemble malgré les conflits qui éclatent régulièrement, notamment depuis deux ans.

Deux composantes peuvent permettre de prolonger cette réflexion : la localisation formellement splendide  de l’œuvre, choisie avec l’artiste, et la technique d’assemblage.

En effet, le dimanche, la masse colorée se trouve juste derrière l’assemblée de prière. Si les colonnes de verre debout prolongent visuellement le groupe assis des femmes et hommes, il y a spatialement une distance salutaire entre les deux, entre le rite et l’art ; la communauté tourne d’ailleurs le dos à l’œuvre… L’harmonie de l’œuvre de Julie Legrand pourrait-elle servir cependant de métaphore à un centre pastoral idéal ?

L’œuvre ne pourrait exister sans la colle qu’utilise l’artiste ; cela questionne évidemment sur ce qui cimente le centre pastoral…

  • Renaissance « Le verre ambre du vase traverse la pierre et monte en bulles de verre soufflées par l’artiste. Son souffle. » (cartel)
Renaissance

Julie Legrand aime hybrider les matériaux et les mettre en équilibre. Déposé sur un autel néo-byzantin du XIXe, cette sculpture est mise en valeur par l’éclairage : le verre de couleur ambre du vase repose sur la pierre d’autel et ses reliques, traverse la pierre récupérée par l’artiste et monte en bulles ambrées de verre soufflées par elle. Son souffle.

Cette œuvre avait auparavant un autre nom, Bulles d’ambre ; pour Saint-Merry, l’artiste en a choisi un nouveau qu’elle justifie ainsi « De renaissance à transfiguration, le glissement sémantique trouve sa place dans une église. Il est ici visuel. » écrit-elle en citant Gérard Wajman qui avait déjà commenté : « C’est une artiste de la transsubstantiation, mais une transsubstantiation sans théologie, matérielle et matérialiste, elle est en tous cas spirituelle. »

On peut se livrer à d’autres commentaires sur ce savant équilibre formel en partant de la symbolique de la pierre d’autel, une représentation traditionnelle du Christ, et en se demandant si l’œuvre ne pourrait pas être un écho visuel du dialogue du Christ et de Nicodème[3] (Jean 3, 1-21) et notamment le verset 8 : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit. »

Cette œuvre témoigne en outre d’une conception élargie de l’in situ chez Julie Legrand. Si « Souffle », « Couronne d’épines », « Couronne » ont été conçus spécifiquement pour Saint-Merry, « Renaissance », « Icône aux éclats », « Arbre de Vie » ont changé de nom spécifiquement pour cette exposition.

Art et architecture du lieu s’influencent par les formes et les cartels. C’est le défi que chaque artiste invité l’été doit relever.

Laissons le lecteur poursuivre les commentaires et interprétations à partir des cartels des œuvres ci-dessous…

Les cartels de l’exposition de Julie Legrand

Jean Deuzèmes

 

[1] C’est la première fois que Saint-Merry est en partenariat avec une grande galerie, Anne de Villepoix, séduite par les qualités de l’église, de sa communauté et de ses choix de culture.

[2] Des œuvres de ce type incitent-elles à prier ? Cela est fort possible puisqu’au moment du changement du dispositif de sécurisation de l’œuvre monumentale de Julie Legrand, une corde discrète à la place d’une haie de chaises, un visiteur a demandé qu’on laisse quelques chaises pour prier devant ce geste de beauté.

[3] 04 Nicodème lui répliqua : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? »

05 Jésus répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

06 Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit.

07 Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut.

08 Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit. »

 

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