Colombie : mine de Potosi

De la prière dans la mine à l’expression de foi dans nos célébrations

André Letowski nous fait part de ses réflexions et interrogations sur notre manière d’exprimer notre foi, au retour d’un voyage en Bolivie. Il a rencontré des indiens travaillant dans des mines, dans des conditions extrêmes, et pu partager leurs prières.

Je me pensais fort éloigné de la prière que l’on pourrait juger « superstitieuse » de l’indien travaillant dans les mines ou du fidèle devant les statues hyper réalistes de la souffrance de Jésus lors de sa mise en croix. Et pourtant le suis-je, l’est-on vraiment ?

Dieu El Tiou - Mine de Bolivie

Je reviens de Bolivie, où j’ai visité une mine d’argent à Potosi. Dès l’entrée de la mine, en habit de mineur, avec la petite lampe frontale pour voir clair dans le boyau obscur, pataugeant dans l’eau et se heurtant aux bois de soutènement, nous avons, sur la suggestion des mineurs, offerts comme eux, feuilles de coca, alcool, cigarettes à El Tio, ce Dieu-diable des enfers souterrains, protecteur à qui il faut rendre culte ; sa bienveillance est essentielle face aux dangers d’une exploitation dont les conditions de sécurité et de rendements ont à peine changé depuis que cette ville était la capitale des mines de l’empire colonial espagnol.

Mine Bolivie

Impliqués dans de « fausses » coopératives, mais assumant tous les coûts de matériel et les risques sans protection sociale, ils sont comme des autoentrepreneurs plutôt libres de travailler ou non, à la merci aussi des chefs d’équipe qui embauchent ou pas, nécessitant de l’alcool fort, pour faire face aux 10 heures de travail sous terre (extraire et véhiculer le minerais) ; pour oublier ce rude destin, l’ivresse par l’alcool est fréquent, notamment lors de fêtes, par exemple à l’occasion du carnaval, moments de fêtes communautaires où l’on brûle des offrandes pour une vie meilleure. 

Bolivie Croix mine

A la sortie de la mine, plus loin dans l’église, les statues des nombreux saints, celles des Christs souffrants (à la « mode » espagnole), font écho à leurs souffrances, à leurs demandes de bienveillance face aux dangers quotidiens, mêlant les offrandes à El Tio aux prières devant les statuts de Jésus et de saints, leur demandant protection et biens nécessaires pour survivre.

Combien nous semblons loin de ces réalités dans nos expressions de foi à St Merry. Et pourtant les expressions de foi de ces mineurs ne nous sont-elles pas proches au regard de certains de nos partages avec ceux que nous appelons « pauvres », eux-mêmes souvent en demande de protection et d’un avenir meilleur. Ne partageons-nous pas ces préoccupations dans nos actions pour leur rendre leur dignité, les accompagner pour qu’ils soient « debout », au-delà de la fatalité ?

Des « éclats » de résurrection ne sont-ils pas lisibles dans tant d’actes pour permettre à ces personnes de prendre leur vie en mains, et peut-être susciter un lien de fils à Père, de frère à Christ, au-delà de l’assujettissement à la fatalité. 

Je pense aux missions jésuites des 17 et 18émes siècles en Bolivie, en Argentine, en Paraguay, au Brésil pour restaurer leur dignité aux Indiens, expériences certes marquées par les courants d’idées de l’époque (les convertir pour qu’ils aient le salut éternel) ; ces missions ont été condamnées par le pouvoir religieux. 

Je pense aux théologies du peuple, hier de la libération, elles aussi condamnées par Jean-Paul II, une condamnation fortement influencée par la crainte d’un « capitalisme » américain mis en danger par des peuples qui oseraient se prendre en main (la crainte du communisme combattu par la CIA, avec le rappel du coup d’Etat de Pinochet au Chili pour ne citer que celui-là ; celle aussi de perdre pied dans des conditions économiques avantageuses). Une approche moins politisée, aujourd’hui réhabilitée par François.

Je pense à mon expérience dans les quartiers pauvres de Lima, à la rencontre des théologiens du peuple, aux côtés du père Humberto. Pasteur d’une ville de 70 000 habitants, instigateur d’une vie communautaire dans 7 quartiers, prise en main par les laïcs, tant dans la mise en œuvre d’actions caritatives (« cantines », hôpital de jour, micro-crédit, réhabilitation de favela, crèches…), dans la réappropriation de leur culture de la montagne des Andes (chants, danses, patois…), que dans l’animation d’une vie de foi intense (lors de la nuit de la résurrection, le grand Inca est descendu de la montagne pour rejoindre les croyants en prière). 

Bolivie : la vie

N’est-ce pas une expérience proche de celle que souhaite le pape Francois dans son exhortation « Querida Amazonia » : rendre leurs terres aux indigènes, cesser une exploitation destructrice, conduire les communautés à prendre en main leur vie de foi communautaire en inventant des missions adaptées conduites par les laïcs, notamment les femmes, et non d’abord par une gouvernance sacerdotale renforcée.

N’est-ce pas encore là un point de convergence entre nos pratiques à St Merry, dans le souci d’une gouvernance qui associe laïcs et prêtres, où chacun trouve sa juste place ?

N’est-ce pas là encore un point de convergence, quand nous sommes appelés à rencontrer des convictions et pratiques de foi dont les expressions sont fort différentes des nôtres, parce qu’ancrées, incarnées dans un vécu qui n’est pas le nôtre, une vie souvent en sursis ; notre foi en Christ ne nous conduit-elle pas à les respecter, à les intégrer dans un partage, dans une prière qui se veut universelle ?

Comment notre prière communautaire rejoint-elle à la fois ces assujettissements, mais aussi ces éclats de résurrection ?

André Letowski
ce 07/03/2020

Tags from the story
,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.