Certains se disent « outrés ». D’autres, « excédés » par le rejet du référé visant à rendre possible en temps d’épidémie les célébrations religieuses. D’autres encore dénoncent une atteinte à « la liberté de culte ». Si le confinement ravive les polémiques, il nous permet de nous interroger sur les usages multiples, pas toujours « catholiques », auxquels l’histoire a destiné les églises.
La chronique d’Alain Cabantous

Alors que le Conseil d’État vient de rejeter le recours d’une poignée d’évêques réactionnaires relatif à l’interdiction de la reprise des cérémonies religieuses publiques et que la République vient de panthéoniser Maurice Genevoix, on peut se demander non à quoi servent les églises mais à quels usages l’histoire les a vouées.

Le Panthéon, Paris
Photo de Sophie Louisnard on Unsplash

Prenons le Panthéon de Paris justement. C’est en 1764 qu’est posée la première pierre d’une immense église destinée à recevoir la châsse de sainte Geneviève. Ouverte au culte catholique en 1790, elle sera dès l’année suivante (avril 1791) transformée en « Panthéon des grands hommes ». Pourtant de cette date à aujourd’hui, le monument a changé six fois d’affectation. Napoléon Bonaparte en 1806 décide qu’elle sera rendue au catholicisme alors que la crypte continuera à recevoir les corps de ceux qui auront servi la patrie ou l’empire. En 1822, exit les figures tutélaires et retour à la messe. Mais alors que faire de quelques-unes des dépouilles encombrantes qui s’y trouvent, notamment celle de Voltaire qui voulait « écraser l’infâme » ? On prête alors à Louis XVIII cette remarque :  « Laissez-le donc. Il est bien assez puni d’avoir à entendre la messe tous les jours ». Au gré des régimes, de la Monarchie de Juillet à la IIIe République, l’édifice passa de l’un à l’autre des usages : laïque ou religieux. Jusqu’à en perdre sa croix et son latin. Sans subir pareille succession d’attributions, plusieurs lieux de culte, célèbres ou non, connurent pareilles vicissitudes, généralement sous l’effet du politique.

On pense par exemple aux églises devenues temples de la Raison ou lieux de la célébration théophilanthropique de 1793 à 1797 ; aux cathédrales orthodoxes converties en « musées de la religion et de l’athéisme », d’ailleurs plutôt de l’athéisme, sous la dictature stalinienne. Ainsi Saint-Vladimir de Kiev ou Notre-Dame de Kazan à Leningrad. Mémorial de la guerre contre les Français depuis 1811, cette dernière fut transformée en lieu destiné à célébrer l’incroyance de 1932 à 1990. Dernière illustration en date, sainte Sophie de Constantinople, église orientale édifiée aux IVe-VIe siècles, devenue une mosquée après la prise de la ville par Mehmed II en 1453, puis un musée en 1934 sous le régime laïc de Mustapha Kemal Atatürk avant que l’actuel président Erdogan ne décide, avec un objectif politique précis, d’un retour à son usage religieux. La première prière musulmane eut lieu en sa présence en juillet 2020.

La Cathédral de Cordoue (Espagne), ancienne mosquée
Photo by Eliott Van Buggenhout on Unsplash

Bien entendu, c’est aussi sous l’influence du contexte et des combats religieux que les édifices cultuels purent connaître des changements d’affectation. Ainsi à Cordoue, la plus grande mosquée d’Occident, construite entre la fin du VIIIe siècle et 961, devint une église catholique puis une cathédrale après la reconquête de la ville par les troupes chrétiennes en 1236, subissant alors force transformations entre démolitions et reconstructions. Pour autant, en ce début du XXIe siècle, plusieurs initiatives ont été tentées pour que soient autorisées les prières musulmanes en son sein. Le refus outragé de l’ordinaire du lieu n’empêche pas des manifestations de piété plus ou moins visibles depuis une vingtaine d’années. De manière peut-être moins incisive, quoique, la pluralité confessionnelle de l’Europe conduisit parfois à des solutions alternant répartition et partage. Au titre de la première, l’attribution aux protestants d’églises catholiques devenues temples au début du XIXsiècle lors du remodelage des paroisses. Pour s’en tenir à Paris, voyez le cas de l’Oratoire du Louvre ou celui de Sainte-Marie, dans le quartier Saint-Antoine. Mais plus original fut et parfois reste le partage appelé le simultaneum. Dans les régions de forte confessionnalisation, catholiques et protestants célébraient leur culte successivement dans le même lieu. Attestée en Alsace au moins depuis la guerre de Trente Ans, cette pratique fut reconnue et réglée en 1684. Aux catholiques le chœur, aux protestants la nef ; même partition pour la sacristie. En revanche, les orgues, la cloche étaient communes, ce qui suscita des épisodes parfois cocasses, parfois violents entre les communautés. Pour l’anecdote, on signalera que le système fut brièvement appliqué lors de la Révolution française. Après 1795, plusieurs « ci-devant églises » accueillaient le culte de la théophilanthropie de six heures à neuf heures du matin et la célébration catholique de neuf à douze tandis que l’on prenait soin de voiler la statue de la liberté qui s’y trouvait.

Alors au lieu de lancer des slogans aussi impératifs que stupides et puérils dans leur contenu (« Rendez-nous la messe » ! Ben voyons), ce temps de jeûnes communautaires peut aussi renvoyer aux usages historiques et contingents des églises, des temples, des mosquées, des synagogues. Ces changements d’affectation, ces modifications jusqu’à la destruction pure et simple et l’effacement topographique de ces monuments nous renvoient de façon souvent inconfortable parce que radicale à la parole de Jésus à la Samaritaine : adorer Dieu pas même à Jérusalem mais « en esprit et en vérité » (Jean 4).

Alain Cabantous

Alain Cabantous

Spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe occidentale (17e-XIXe siècles). Derniers ouvrages parus : « De Charybde en Scylla : les risques de la mer (16e-21e S.) » avec Gilbert Buti (Belin, 2018) ; « Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e S.) » avec François Walter (Payot, 2020)

  1. Jacqueline Casaubon says:

    Toujours aussi passionnant, Alain ! J’ai beaucoup aimé ton article qui fait un riche et beau tout d’horizon sur notre histoire. Merci ! Jacqueline

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