De quoi le succès du « Royaume » d’Emmanuel Carrère est-il le signe ?

Anatomie d’un cas littéraire. Par Pierre Sesmat
Caravage, Saint Jérôme lisant, Galleria Borghese, Rome.
Caravage, Saint Jérôme lisant, Galleria Borghese, Rome.

Les jurés du Goncourt l’ont rejeté. Et certains critiques dans des journaux d’obédience catholique n’ont pas été tendres avec lui. Pourtant Le Royaume d’Emmanuel Carrère (Paris, P.O.L éditeur, 2014, 640 pages, 23,9 €) continue à caracoler parmi les plus grandes ventes de cette saison et à occuper en piles serrées les têtes de gondole des librairies, prêt pour faire un bon cadeau pour les fêtes passées. Pourquoi ce succès ? Qui peuvent être les milliers de lecteurs de cet ouvrage qui n’est ni un roman, ni un essai et qui est rejeté par une partie des amoureux de la littérature et une partie des chrétiens ?

En effet il y a ceux qui disent que le livre tient la route pendant la première partie, jusqu’à la page 142. Cette espèce d’autobiographie d’une crise personnelle avec le retour à la foi en guise de bouée de sauvetage est un récit intéressant. Mais, pour le lecteur qui se sent fin connaisseur de l’âme humaine, il est évident que le rétablissement de l’équilibre mental de l’auteur le libérera de sa conversion. Les 450 pages suivantes ne seraient qu’un ramassis d’études du Nouveau Testament à prétention exégétique, avec Renan, Mordillat et Prieur comme maîtres à penser. Mais cette catégorie des lecteurs déçus et critiques ne peut expliquer le succès du Royaume.

Tient-il alors à cette aura un peu sulfureuse, un rien provocatrice – tout de même rapprocher les évangiles de l’enfance, la Vierge et la masturbation féminine (p. 390-401), faut le faire ! – qui délierait les bourses ? Le Royaume serait une sorte de Da Vinci code, un peu plus intellectuel (certes) qui révèlerait la mécanique souterraine de l’emprise du christianisme sur nos sociétés occidentales ? Et Dieu sait que nos contemporains se précipitent sur ce genre d’ouvrage qui alimente peu ou prou leur goût pour le mystère ou les théories du complot.

Ne serait-ce pas plutôt la soif de mieux connaître les vrais ressorts du christianisme qui a été inculqué à la plupart des Français dans leur enfance ? Mais l’Église a ensuite laissé en jachère tout le champ de l’intelligence de la foi. Sauf exception, les sermons du dimanche dépassent rarement le niveau de la leçon de morale et de l’apprentissage du comportement social. Rarement le doute est l’objet d’une réflexion. Et guère plus de formation adressée à la masse des chrétiens devenus adultes. Le Royaume comblerait alors un vide et son succès serait le signe de l’aspiration de nombreux chrétiens – ou même de bien des croyants plus ou moins vagues, ou bien des agnostiques, catégorie à laquelle l’auteur déclare appartenir désormais – à ne pas sacrifier à La Sainte Ignorance (Paris, Le Seuil, 2008) qu’Olivier Roy a décryptée et au contraire à comprendre le christianisme et sa construction en tant que culture, religion et foi. Il faudrait alors relier le triomphe d’Emmanuel Carrère au succès simultané du livre de José Antonio Pagola, Jésus, Approche historique (Paris, Le Cerf, 2012).

Et même les croyants ne se reconnaissent-ils pas dans l’audace de Carrère ? Il a beaucoup lu, il a écrit une vingtaine de cahiers qui exposent ses commentaires et traduisent ses interrogations sur le christianisme mais il n’est pas un spécialiste, ni un exégète, ni un théologien. Simplement un homme, un laïc qui raconte ce qu’il retient du christianisme, délaissant des pans entiers, mais exaltant d’autres aspects au nom de sa seule curiosité et de sa quête personnelle du cœur du message chrétien : « les premiers seront les derniers ». Au total une somme d’érudition mais bricolée. Finalement n’est ce pas tout proche du cheminement de la foi ? Et quelle est la différence du croyant par rapport à la dernière phrase du livre : « Je ne sais pas » ? Le croyant dit : « je ne sais pas mais j’ose tout de même ». Rien de plus.

Pierre Sesmat

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1 Commentaire

  • Après avoir lu  » le royaume  » , je ressentais une partie de cet exposé assez approximatif malgré tout ce que l’auteur annonçait avoir lu. J’ai relu « les actes des Apôtres « ; lecture qui a confirmé ce ressenti. Paul n’est pas un gourou de secte et Luc un modeste accompagnateur.
    Je me permets de répondre sur votre site bien qu’habitant fort loin de Paris. ( C’est Daniel Duigou qui m’a signalé ce site – Merci- )

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