Artemisia Gentileschi, Yaël et Sisera, 1620, Szépművészeti Múzeum, Budapest

Débora, l’abeille

Qui est cette femme dont la Bible chante les prouesses ? Une féministe avant la lettre ? Prophétesse ou stratège militaire ? Le deuxième volet de la série de Jesús Asurmendi

Le prénom est relativement fréquent, et donc connu, mais la figure biblique l’est moins. Pourtant tout en étant un personnage secondaire dans la trame générale de la Bible, elle présente un grand intérêt. Débora veut dire, en hébreu, « abeille ». On connaît le nom de son mari, Lappidoth, mais pas ceux de ses parents ni de ses enfants, s’il y en avait. Pas de quoi faire un bon CV. En effet c’est une femme, une héroïne dans un monde masculin. Les textes la concernant sont de deux ordres : le premier est un récit, le second un poème.
Jg 4 raconte un des innombrables épisodes guerriers du livre des Juges. Il s’agit d’une guerre « sacrale ». À ne pas confondre avec une guerre sainte. Celle-ci est une guerre où l’on combat pour amener l’adversaire à changer de religion et à le conduire à la sienne. En revanche, la guerre sacrale est celle où l’on combat avec le Dieu national, tribal etc., à « mon » côté et le résultat est évident. 
Le deuxième texte concernant Débora, Jg 5, est un poème, mis dans sa bouche et à sa gloire. Il est considéré par les commentateurs comme un des plus vieux textes de la Bible. Vu son antiquité il doit être porteur d’une vieille tradition concernant Débora.
Les « juges », dans le livre de ce nom, sont des personnages plutôt guerriers. Des sauveurs occasionnels qui, face à une circonstance où les ennemis d’Israël risquent de l’emporter, sont suscités par Dieu pour faire face au danger. Avec l’aide de ce dernier ils gagnent évidemment la partie. Les récits ne manquent pas de couleurs merveilleuses, qui soulignent la présence de la divinité. 

Salomon de Bray, Yaël, Débora (au milieu) et Barak, 1635

Juges 4 et 5 mettent en scène deux personnages, Barak, le chef militaire, et Débora, « une prophétesse, qui jugeait Israël en ce temps-là. Elle siégeait sous le Palmier qui porte son nom, entre Rama et Béthel, dans la montagne d’Ephraïm » (Jg 4,4). Barak a la trouille d’aller au combat, tout soldat qu’il est. C’est Débora qui marche avec lui pour mener le combat contre l’ennemi. La conséquence est claire : toute la gloire revient à Débora, comme le dit le texte : « Elle (Débora) dit : “Je marcherai donc avec toi. Mais, sur la voie où tu marches, l’honneur ne sera pas pour toi : car c’est à une femme que le Seigneur abandonnera Sissera.” Débora se leva et se rendit avec Baraq à Qèdesh ». Et même si la mort de Sisera, le général ennemi, est le fait d’une autre femme, Yaël (4,17-24), le texte de Jg 4-5 est à la gloire de Débora. 
Débora apparaît comme ayant l’initiative de la résistance (Jg 4,6) et celle de l’action décisive conduisant à la victoire (Jg 4,9). La véritable héroïne, le personnage clé dans ces textes c’est elle. Ce n’est pas une guerrière, une amazone, mais elle a l’autorité pour convoquer les militaires et les faire marcher au doigt et à l’œil. C’est elle qui porte le pantalon. Pour ne pas dire autre chose. 

Jan Collaert, Débora sous son palmier, d’après Maerten de Vos, 1588 – 1595

Débora appartient, dans la Bible, à cette longue liste de femmes du salut que Dieu donne à son peuple, même par des moyens pas très « catholiques ». On ne peut pas dire que la Bible soit « féministe » dans le sens actuel du terme. Le contraire, non plus. Les récits où une femme est l’instrument du salut de Dieu ne sont pas rares, voire nombreux. Les textes concernant Débora en font partie. On a envie d’être Débora plutôt que Barak, tout chef des armées et bon militaire qu’il soit. Le modèle c’est Débora, une femme.
Pourquoi la Bible contient-elle de si nombreux portraits de femmes, des profils d’héroïnes promues au grade d’exemple à suivre, voire à imiter ? N’oublions pas qu’il s’agissait d’une société patriarcale. Certes, la figure de la mère y était toujours mise en avant et fort appréciée, estimée et prisée. Mais dans ces récits bibliques c’est plus que cela. Il s’agit de la femme en tant que femme, distincte, voire opposée à l’homme. Pas seulement « mère ».
Du féminisme avant la lettre ? Pourquoi pas ? De toute manière c’est un fait indéniable. Beaucoup de textes dans la Bible louent la femme en tant que telle, instrument prisé par Dieu du salut donné aux humains.
La figure de Débora n’a pas eu de postérité littéraire. Elle n’est jamais citée ailleurs dans l’Ancien ni dans le Nouveau Testament. Mais elle reste comme une image forte de l’initiative au milieu du combat. Une image à imiter ou en tout cas une référence à ne pas oublier dans les moments d’épreuve qui ne manqueront pas.
Avis à toutes celles qui portent un si joli prénom. Il n’est pas seulement joli, mais chargé d’une histoire qui nous rappelle le courage nécessaire dans les circonstances difficiles.
Voici donc Débora, femme, personnage secondaire dans la Bible, mais d’une grande force littéraire et théologique.

Jesús Asurmendi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.