Décompression. Une exposition politique et spirituelle à Saint-Merry

En invitant du 20 avril au 8 mai 2015 un collectif de quinze jeunes artistes ukrainiens, « Ukraine scène libre », Saint-Merry élargit la fonction de l’église comme lieu de rassemblement et reconnaît la dimension spirituelle présente dans une démarche politique.

En invitant du 20 avril au 8 mai 2015 un collectif de quinze jeunes artistes ukrainiens, « Ukraine scène libre », Saint-Merry élargit la fonction de l’église comme lieu de rassemblement et reconnaît la dimension  spirituelle présente dans une démarche politique comme celle de ce peuple qui, depuis la Révolution orange en 2004 et surtout les évènements de l’hiver 2013-2014, à Maïdan, cherche de l’air après avoir vécu dans les ténèbres profondes de l’oppression idéologique.

« Décompression » est une exposition romantique, puissante, proliférante, aux racines du politique qui donne à Saint-Merry un visage temporaire surprenant. Elle ne relève pas du documentaire sur les évènements passés ou en cours. Les artistes ukrainiens rassemblés par les organisateurs « Souffle collectif » expriment sur un mode artistique ce qui travaille en profondeur toute une société en gestation, mais menacée et amputée d’une partie de son territoire par le nationalisme totalitaire russe. Saint-Merry s’est ouvert à l’esprit de Maïdan.

« Décompression » est une exposition politique, dans la mesure où elle parle d’un peuple en danger qui remonte à la démocratie dans la plus grande urgence, qui se forme une conscience collective et construit des manières de vivre ensemble mais doit s’arrêter dans ses avancées.

Il s’agit aussi d’une exposition spirituelle, car les artistes expriment ce qui anime tout le corps social dont ils font partie et le transmettent en utilisant les médiums les plus divers.

Le titre de l’exposition et le commentaire qu’en fait Darya Koltsova, artiste et commissaire, sont expressifs de cette mise en scène d’un fort désir collectif de vie et de liberté.

 Décompression : état dangereux pour la vie humaine qui survient à des personnes descendues profond ou longtemps dans l’eau et qui remontent trop vite. Dans cet état, le sang, de fait, peut « bouillir ». Les Ukrainiens, au cours des dernières années, ont été dans une atmosphère politique étouffante et n’avaient pas d’autre choix que de « remonter à la surface » pour une bouffée d’air frais. Cependant, cette remontée fut trop rapide et maintenant l’Ukraine doit s’arrêter de temps en temps, en s’adaptant aux nouvelles conditions : « expirer les gaz résiduels du corps du pays. » Le projet «Décompression» – est une «conversation» philosophique sur la révolution de la dignité, la peur et les espoirs romantiques, la douleur et l’unité.

Organisée en trois parties, « Décompression » s’insère dans l’église de manière proliférante, par une scénographie audacieuse impliquant des risques techniques.

Partie 1 : la façade nord, face à Beaubourg et à la fontaine de Jean Tinguely

Partie II : la nef et la chapelle rococo

Partie III : le chœur et la crypte.

Les œuvres sont très nombreuses et sont présentées avec un grand professionnalisme. Trois d’entre elles doivent être évoquées.

Façade nord. Roman Mikhaylov « Spirit of freedom » and « Fragility »

À Maïdan, comme dans d’autres lieux d’insurrection et de résistance, les pneus sont des matériaux de la lutte sociale et politique, car ils brûlent facilement et dégagent des fumées opaques protectrices face aux assauts policiers ou militaires. L’odeur âcre de la place y a été assimilée à celle de la liberté conquise. Roman Mikhaylov a fait de ce brûlis l’origine de ses œuvres, les suies du caoutchouc servant de pigments recueillis sur des feuilles de papier fragiles placées au-dessus des pneus en feu. Deux grandes œuvres très originales, belles par leur caractère brut, ont ensuite été créées et accrochées aux façades extérieures nord transformées en cimaises d’un nouveau genre.

 

La rosace de verre a muté en une rosace opaque aux multiples couches de papiers progressivement déchirés par le vent et les intempéries : « Fragility ».

À côté, trois grandes formes classiques de tableaux, composées au contraire de manière régulière, mais soumises aussi aux aléas du temps ont été apposées sur les vitraux : « Spirit of freedom ».

  • La révolution en cours s’est construite sur la destruction, la mise à feu d’un ancien système dont les vieux pneus sont une allégorie. Mais la fragilité inhérente du processus et les aléas (du politique et du temps) peuvent la compromettre et disperser ses fondements initiaux, tels des papiers. Les artistes sont particulièrement sensibles à ces risques.
  • La rosace se défait sur les passants passifs, elle se comporte comme un miroir accusateur des indifférences ou impuissances occidentales face aux drames de l’Ukraine.
  • Les trois tableaux sont disposés en triptyque, cette forme artistique classique de l’art religieux ; spirituel et politique sont ici intriqués.

Chapelle de la communion. Sergey Petliyk, « Breathing ».

Tel une deuxième pavage menant à l’autel, cette pièce centrale est constituée de six écrans posés à plat sur le sol, comme des fonds d’aquarium, où des visages, filmés de face, sont plongés dans l’eau et remontent à la surface pour chercher de l’air puis s’enfoncent à nouveau, constituant un ballet vivant mais tragique. Cette œuvre évoque le titre de l’exposition : décompression.

« Breathing » ouvre sur un espace dressé densément de tables permettant de découvrir l’humour et la maitrise des multiples médias par les artistes invités. Les sujets sont ceux abordés à Maïdan mais aussi des questions plus profondes comme celle de l’identité. Les confessionnaux sont des lieux de diffusion de pièces sonores originales, des mélanges de séquences, comme l’ont été tous les débats de Kiev.

 

 

Le chœur. « Net » de la commissaire même, Darya Koltsova.

Cette œuvre maîtresse et formellement splendide est constituée d’un groupe de ballons blancs enserrés dans un filet suspendu au-dessus du chœur et doté d’une lumière interne à la nuit tombée. Cette installation reprend le thème de l’air que les individus, dont l’idéal est traduit par le blanc, veulent respirer alors qu’ils sont emprisonnés dans les mailles. Comment ne pas penser aux Psaumes qui font de multiples références à l’image du filet comme signature du mal et de l’angoisse, avant de conclure sur la louange ? Comment ne pas penser aussi à l’usage du filet par le CPHB lors d’un certain nombre d’œuvres collectives à Pâques ?

L’artiste lui a associé « Intervention » de Alina Yakubenko, deux vidéos que, la nuit, l’on peut apercevoir, projetées sur des moustiquaires de part et d’autre du grand autel. On y découvre des snipers verts, russes, qui prennent comme cible les visiteurs. L’ensemble se transforme tragiquement en un simulacre de fête foraine, grinçante où tout le monde est impliqué.

La crypte fortement sonorisée permet de voir une vidéo de Victor Sydorenko, datant de 2003. Avec « Millstones of time », ce grand plasticien ukrainien fortement inspiré par le classicisme construit une fable aux multiples références chrétiennes sur le déroulement du temps de l’histoire. L’esthétique de cette œuvre, où les corps dénudés sont orchestrés, est démonstrative de toute une sensibilité contemporaine artistique de l’Europe de l’est et de la Russie.

 

À la recherche d’une nouvelle inspiration politique, ces jeunes artistes ukrainiens apportent à Paris de l’air venu d’ailleurs et leur foi dans une démocratie à venir. Par la force de certaines de leurs œuvres, ils questionnent, de fait, les débats internes récents à Saint-Merry sur la place de l’art et la question de la pastorale.

Retrouver l’analyse approfondie, ainsi que les photos, de cette exposition sur Voir et Dire. Lire >>>

Jean Deuzèmes

Contacts :

Commissaire / Koltsova Darya : dkoltsova(at)yandex.ua
Organisation / Julien Colardelle : Soufflecollectif(at)gmail.com

 

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