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Délivrance et guérison : de La Hyre à Halprin. Œuvres du 17 mai

Artistes du jour : de Laurent de La Hyre (1606-1656) à Anna Halprin (née en 1920)

Actes des Apôtres. 8 (5-8)

Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient.

Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. 

Et il y eut dans cette ville une grande joie.

Étrange coïncidence des calendriers, ce texte concret, humain et spirituel, est lu en France le premier dimanche « d’après ».

Ce texte n’est pas unique dans les Actes, Philippe n’est pas le seul apôtre doté des pouvoirs de guérison qui avaient déjà été transmis par Jésus de son vivant : « Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. » (Mt 10,1). Saint Paul cite ensuite la capacité à faire des guérisons (une médecine que l’on pourrait qualifier d’élargie) parmi les charismes de l’Église naissante (1 Cor 12, 9 & 28).

Comment l’art a-t-il puisé ses sujets dans le désir et la réalité de la guérison ?

La complexité des représentations amène aujourd’hui à ne pas comparer deux œuvres, comme dans les chroniques précédentes, mais à parcourir un champ plus large. Les lecteurs qui le souhaitent peuvent replacer la guérison dans une perspective spirituelle.

Damien Hirst, Butterfly Rainbow, Ailes de papillon, avril 2020. Au profit des soignants de la NHS britannique.

Cette œuvre, de l’époque Covid, en avril 2020, réalisée par l’artiste international Damien Hirst est vendue au profit des soignants des hôpitaux britanniques ; elle peut être téléchargée à partir du site de l’artiste.

Guérisseurs et guérissants

L’art met en scène des actes de guérison par des guérissants (apôtres, disciples, saints)  et de nombreuses œuvres sont visibles dans les musées et les églises.

Trois d’entre elles permettent d’en illustrer  la grande diversité :

Laurent de La Hyre, Saint Pierre guérissant les malades de son ombre (1635)

Laurent de La Hyre, Saint Pierre guérissant les malades de son ombre (1635).

Ce grand tableau, modèle d’un maître de la peinture classique française (1606-1656), de 3,5m de hauteur, que l’on reverra à la réouverture de Notre-Dame, fait partie des Mays suspendus dans la nef ; chacun avait fait l’objet d’une commande de la corporation des orfèvres (1630-1707) à des peintres célèbres pour être offert à Notre-Dame chaque année le 1er mai.
Image : Les Mays dans la nef de Notre-Dame
Lire article de Pierre Sesmat sur Laurent de La Hyre

Le sujet est tiré des Actes (5,15). « On allait jusqu’à sortir les malades sur les places, en les mettant sur des civières et des brancards : ainsi, au passage de Pierre, son ombre couvrirait l’un ou l’autre ». Le teint de la femme blafarde évoque les épidémies de peste en France, vers 1630.  « La composition se lit par plans successifs tels que le fil de l’histoire. Au premier plan, un jeune enfant pleure la mort de sa mère qui vient d’expirer. Elle apparaît blafarde, allongée, la main tout juste abandonnée sur son enfant. Au second plan, Pierre, isolé au centre de la composition passe parmi les malades. Il évoque ainsi l’apôtre désigné par le Christ comme « la pierre sur laquelle bâtir l’Église». Son ombre se projette sur un homme au visage bandé qui l’implore à ses pieds. Il incarne alors l’allégorie de l’Église par laquelle les prodiges se réalisent. Au troisième plan, sous la colonnade de Salomon, d’autres malades sont au sol ou soutenus par des femmes. » Extrait de la présentation sur le site de Notre-Dame.

Ce tableau fait implicitement référence à la charité de l’Église telle qu’elle se manifestait aux portes de la cathédrale avec l’Hôtel-Dieu. Le goût de l’antiquité et de la culture classique visible dans le décor, l’harmonie de couleurs claires et pures chez ce jeune peintre de 29 ans furent très appréciés et un autre May lui fut commandé.

Le sublime. Les Mays de Notre-Dame sont des figures du sublime dans l’art. Ils poursuivaient des finalités par leur style, comme les tableaux de l’après-Concile de Trente, qui, eux, par leurs sujets, poursuivaient les siennes (cf.  la figure de saint Charles-Borromée) : donner à voir les paroles prononcées dans les textes, donner vie à des scènes, afin d’emporter l’adhésion du regardant, à la façon des figures de style du sublime.
Il s’agissait de donner un sentiment apparenté au ravissement sublime en utilisant une mécanique que Delphine Bastet décrit très bien : « la simplicité de l’évocation, qui révèle la grandeur et la toute-puissance divines ; la description d’un effet égal sur des personnes disparates; l’emploi de figures de style rattachées habituellement au sublime ; enfin le ravissement du regardant ». (dans « Les grands Mays de Notre-Dame de Paris (1630-1707), au seuil de la notion de sublime » à télécharger)

Le Tintoret. Saint Roch guérit les pestiférés (1559). San Rocco Venezia

Le Tintoret. Saint Roch guérit les pestiférés (1559), San Rocco, Venise. Le sujet central, le personnage Saint Roch en train de guérir, ne repose sur aucun texte historique précis.

Cette toile immense (H : 307 x L : 673 cm) fait partie des chefs d’œuvre du peintre vénitien Jacopo Robusti dit Tintoret (1518-1594), qui a peint les bâtiments d’une institution prestigieuse en charge de lutter contre les épidémies de peste et d’aider les populations : la Scuola Grande de San Rocco, où est décrite toute la vie du saint majeur que l’on implore pour les pestiférés.

 Ayant gagné le concours de la décoration contre Véronèse, son concurrent permanent, il n’a eu de cesse de traduire entre 1564 et 1589 une commande répondant aux orientations de la Contre-Réforme. Il l’a fait dans sa verve maniériste avec des effets spectaculaires, en dramatisant la situation, en exagérant le mouvement et la gestuelle.

Maurice de Le Scouëzec. Saint Roch guérit les pestiférés, 1932, Chapelle Saint-Roch d’Ouilly (Calvados)

Maurice Le Scouëzec. Saint Roch guérit les pestiférés, 1932, Chapelle Saint-Roch d’Ouilly (Calvados)

Cette œuvre  du siècle dernier est significative de la permanence de la dévotion à saint Roch. Elle fait partie d’un ensemble de huit fresques peintes par un peintre mineur de l’école de Paris (1881-1940) dans une chapelle du XVIe. Ce peintre entier et passionné, autodidacte, et grand voyageur a beaucoup produit. Ardent défenseur de la Bretagne, il est l’auteur d’œuvres simples et fraîches de ce type, exprimant une ferveur populaire pour ce saint guérisseur.

Il existe ainsi tout un art populaire autour d’intercesseurs à qui l’on prête des pouvoirs de guérison, une sorte de peuple de guérisseurs que l’on vient prier dans les églises, les chapelles et autres lieux de recueillement. Ils sont partout dans les territoires, ils les marquent depuis des siècles. Ils nourrissent une grande partie de l’iconographie et de la décoration des églises catholiques et orthodoxes, les temples protestants s’en distinguant nettement.

Ces saints guérisseurs sont toujours très présents dans l’imaginaire. Ils relèvent de la sphère privée, entre foi réelle conforme aux Écritures et superstition. Les repérer passe désormais par des blogs ou des réseaux. tel celui-ci :

« Comment les saints guérissent-ils ? La question est légitime bien sûr!! La réponse est surprenante bien sûr!! Le Saint est un intercesseur, et puisqu’il a vécu ici-bas il connaît bien notre condition humaine. Alors le Saint auquel nous nous adressons tend vers nous une oreille attentive aimante et aidante. Il recueille nos demandes, en prend soin et se charge de les acheminer vers Dieu et de les lui présenter. Dieu guérit !!  Il est, et demeure, le  détenteur de ce pouvoir ! » Page d’accueil de Guérir avec les saints.

Page d’accueil du site Guérir avec les saints

Les ex-voto. Le terme est la forme abrégée de ex-voto susceptu « en raison d’un vœu formulé ». Pour les anthropologues, l’objet sert de contrat « magique » où l’homme engage son avenir par un don : do ut des « je donne pour que tu donnes ». Ils sont donc réalisés en vue de l’accomplissement d’un vœu, ou en mémoire d’une grâce obtenue, en l’occurrence une guérison. Ils sont de multiples formes et matières, banals ou artistiques, populaires ou aristocratiques. On aime les découvrir dans les visites (Lire le beau dossier d’ex-voto populaires de la cathédrale Saint-Paul à Hyères) , sur les murs, dans les airs, dans les vitraux.  Ils constituent régulièrement des thèmes d’expositions (Lire par exemple).  Ils ne sont pas uniquement chrétiens, on en trouve déjà dans l’antiquité et dans tous les territoires et dans toutes les religions. Les évêques tentèrent en vain de décourager cette pratique, qui relevait à leurs yeux du paganisme. Les ex-voto sont devenus un genre en lui-même dans l’art contemporain, comme les Vanités, un rassemblement d’objets pour évoquer une cause, sans relation avec le religieux.

Trois ex-votos

Gauche : Ex-voto en bois de femmes qui souffrent de maladies de l’utérus ou de stérilité. Sans date. Museum Europäischer Kulturen in Berlin.
Haut droite :  Ex-voto de cire, imaginant des yeux humains. Fin du XIXe siècle. Slovaquie. Origine : National Ethnographic Museum in Warsaw
Bas droite : Ex-voto en étain argenté en forme de pendentif en forme de cœur percé de trois petites épées fait référence à la dévotion à Notre-Dame des Sept Contractions – Oude Bruglaan – Lokeren. XIXe

Saint-Charles-Borromée : un guérisseur ?

Certaines toiles ou fresques représentant des malades peuvent être difficiles à interpréter aujourd’hui, notamment si les moyens manquent pour les restaurer, parce que les références sont de plus en plus lointaines.

Or, lors des grandes épidémies, ont émergé des figures, ensuite sanctifiées ou honorées par l’art, comme saint Charles-Borromée (1538-1584)  à Milan face à la peste de 1576 ou François Xavier de Belzunce (1671-1755), évêque de Marseille qui affronta l’épidémie en 1720 (Lire l’article d’Alain Cabantous sur ce site). 

On les célèbre encore, mais l’histoire ne dit pas qu’ils ont guéri qui que ce soit ; ils ont visité les malades, ce qui est en revanche un acte de charité fondamental (Mt 25-36) et ils ont réorganisé courageusement les services défaillants des villes, Charles Borromée réquisitionnant les moines comme infirmiers.
Soigner n’est pas guérir ; les mises en scène des actions du saint au milieu des pestiférés relèvent bien plus du soin que de la guérison. Mais dans les églises, il n’est pas question de médecine, et ces tableaux ont une tout autre signification.

En France, la thématique de la peste milanaise et de la présence de Charles Borromée a été de multiples fois traitées, signe de la mémoire toujours vive et de la crainte de l’épidémie de peste noire qui a frappé violemment Paris au XIVe[1]. Ce saint est devenu l’intercesseur le plus souvent imploré dans les épidémies de peste, supplantant progressivement saint Sébastien et saint Roch.  Au Louvre, un dessin de jeunesse  de l’artiste lorrain de Claude Deruet (Ca 1610-1615), réalisé peu de temps après la canonisation, montre bien cette ambiguïté : intercession ou secours ?

Cet évêque occupe une place étonnante dans l’iconographie catholique[3]. C’est par lui que l’art est devenu un instrument de combat au service de la foi. Modèle du bon évêque, présent sur tous les fronts, instigateur de normes architecturales et homme de censure, vite sanctifié, on a privilégié la représentation du prélat donnant la communion aux pestiférés. C’était probablement la plus médiatique.

À Saint-Merry, on ne compte pas moins de deux représentations de style très différent. En effet, le saint était le patron du clergé de Saint-Merry[2] et la représentation de cet évêque y avait d’autant plus d’importance que l’église était la paroisse des banquiers et commerçants lombards établis dans le quartier au Moyen-Age.

Les deux tableaux de Saint-Merry

  • «Saint Charles Borromée donnant la communion aux pestiférés de Milan» se trouvant dans la chapelle de communion est une commande du Préfet de Paris à Guillaume-François Colson (1785-1850). La femme pestiférée reçoit une communion de réconfort. 
  • «Saint Charles Borromée donnant la communion» à l’entrée du chœur semble d’une grande facture. Or c’est une imitation anonyme récente d’un tableau de François Guillaume Ménageot (1744-1816) se trouvant dans une chapelle de Saint-Nicolas du Chardonnet (!). Il a pris la place d’un très beau tableau volé en 1970, de Carl Van Loo, représentant aussi saint Charles Borromée.
Guillaume-François Colson. Saint Charles Borromée donnant la communion aux pestiférés de Milan. 1819. Église Saint-Merry

Ces deux toiles occupent des places spécifiques dans la décoration de cette église, construite (1515-1612) au moment du déroulement du concile de Trente (1542-1563),  dont un des objectifs principaux était la lutte contre le protestantisme : elles participent de la catéchèse visuelle sur l’Eucharistie et  sur la présence réelle. Il s’agissait de sensibiliser profondément les paroissiens, les gestionnaires et le curé à la communion et au culte du Saint-Sacrement. On doit remarquer que le tableau de Guillaume-François Colson contracte deux temps idéologiques ayant des analogies : l’offensive post tridentine du XVIe (le sujet de l’œuvre) et la restauration catholique après la Révolution et l’empire, puisque ce tableau est une commande des autorités publiques.

Anonyme, Saint Charles Borromée donnant la communion, 1970, d’après François Guillaume Ménageot (1744-1816). Toile en restauration en 2020

Le cadre de la chapelle de Boffrand[4] est un cadre parfait  pour cette toile : « un type d’espace et de lumière propre à exprimer la signification spirituelle et même théologique du mystère de l’Eucharistie tel qu’il était perçu et cru en son temps » (Pierre Sesmat). Saint-Merry apparaît comme un modèle du genre de la lutte théologique. 

Guérir sans saints ? Une évolution des points de vue.

La modernité dans la culture et les progrès de la médecine ont profondément bouleversé  l’expression par les arts de la question de la guérison.

Désormais, guérir, soigner ne sont plus tributaires des saints ou des héros du christianisme. Des soignants, des médecins et des chercheurs les remplacent.

Durant la Première Guerre mondiale, les infirmières accèdent au statut d’héroïne avec cependant des connotations religieuses, on les appelle les « Anges blancs ». Le sens du dévouement et de la guérison passe du terrain religieux à celui de la reconnaissance mêlée à la propagande patriotique.
Images : Cartes postales 1917

C’est au début du XIXe que s’opère un tournant :

Pierre-Antoine-Augustin Vafflard (1777 – 1835) « Desgenettes s’inocule la peste en présence des soldats malades afin de calmer leur imagination (ca 1819)

La gravure de Pierre-Antoine-Augustin Vafflard (1777 – 1835) « Desgenettes s’inocule la peste en présence des soldats malades afin de calmer leur imagination » durant la campagne d’Égypte (Lire ) témoigne de la construction d’une légende médicale, mais aussi impériale. Cette expédition nécessitait une logistique importante, notamment un service de santé  capable de maintenir la troupe en état de combattre en terrain hostile. René-Nicolas Desgenettes, médecin en chef du corps expéditionnaire, doit ici faire face à une situation tragique : la contamination des soldats par la peste, qu’il a refusé de nommer, et ainsi rassurer les troupes. Il est dessiné dans un geste sacrificiel, quasi religieux.

Jules Adler. La Transfusion du sang de chèvre. (1892)

« La Transfusion du sang de chèvre » de Jules Adler (1892), que l’on a pu découvrir lors de la belle exposition du MAJH, « Jules Adler, Peintre du peuple »(2020), est un étrange tableau qui exprime la lutte scientifique du moment. Le héros n’est plus le saint, mais le médecin chercheur qui se fait célébrer, mais, sans qu’on le sache, donne la mort !  Ce tableau a été commandé par  le médecin Samuel Bernheim (1855 – 1915), un spécialiste de la tuberculose, persuadé  que le sang  de chèvre pouvait soigner la maladie[5]. Jules Adler (1865 – 1952) dissèque l’acte avec méthode, en représentant chaque étape de la transfusion par un personnage distinct. Exempt de tablier, le commanditaire surveille fièrement la scène. La femme, sous les traits d’une Ophélie ou d’une pestiférée nous regarde : le signe de la modernité dans l’art depuis l’Olympia de Manet (1863). C’est une inversion totale de sens du tableau « Saint-Charles-Borromée donnant la communion aux pestiférés de Milan », mais les effets sont les mêmes.  Ce tableau a propulsé la notoriété de Jules Adler, dreyfusard et proche de Zola, beaucoup plus convaincant dans la peinture des mouvements ouvriers[6].

Dans l’art contemporain d’après les années 80

On peut repérer trois voies nouvelles par lesquelles la question de la guérison s’exprime :

Keith Haring. Mur peint, 1989. Barcelone

Les activistes et l’art. Si les films (et notamment les séries) magnifient le corps médical sous des jours héroïques, les militants des arts visuels transforment leur rapport au monde, guérir devient central : « Dans la lutte contre le VIH, les représentations culturelles deviennent un enjeu politique» affirme Élisabeth Lebovici [7]. Le corps s’introduit dans l’art avec la performance et l’art corporel. Act up devient un modèle (cf.le film « 120 battements par minute ») et utilise comme image le triangle rose imposé par les nazis aux homosexuels. Des artistes et des graphistes s’engagent fortement, car « Silence = mort ». Pour passer la censure, Keith Haring, Félix González-Torres et bien d’autres orientent leur activisme vers l’espace public, qu’ils inondent de leurs œuvres à des milliers d’exemplaires. González-Torres dit même qu’il veut «être un virus à l’intérieur de l’institution».

Le retour sur le désordre de l’âme. La grande exposition du Musée du Quai Branly « Les maîtres du désordre » est revenue en 2012 sur les fondements des Arts premiers, découverts et largement utilisés par Picasso et les Surréalistes. Les commissaires entendaient réexaminer comment a évolué le drame cosmique de la création du monde. Le chaman et ses pratiques sont alors apparus centraux dans l’exploration d’un contre-monde que l’on aurait oublié. Négocier avec les esprits et guérir faisait un retour remarqué sur la scène culturelle, en établissant un lien entre les arts traditionnels et l’art contemporain.

Anna Helprin. Dancing my Cancer. 1975

Anna Halprin, l’artiste actrice de sa propre guérison. Cette chorégraphe centenaire (née en 1920) a marqué profondément son art, en pratiquant dans les années 50 la démarche collective avec sa troupe Dancers’ Workshop. Elle décide d’investir les lieux ordinaires  (parkings, places, écoles) et y invite tout le monde. Elle parle désormais de « rituel », puisqu’il n’y a plus ni performeurs ni spectateurs ; tous participent. À partir des années 70, elle est confrontée à un cancer du côlon. Progressivement elle met en place les principes d’un Art Thérapie,  afin que les malades puissent exprimer leurs angoisses à travers l’expression corporelle et participer activement à leur processus de guérison, en mélangeant tous les arts. C’est en définitive un travail cathartique qu’elle propose. Elle travaille notamment avec des malades en fin de vie, atteints du cancer ou du SIDA.

En 1975, elle joue une pièce « Dancing my cancer », devant quelques proches réunis chez elle ; un film d’amateur en témoigne. Il s’agit d’une lutte sauvage, d’un combat face à la radiographie de son cancer. La chorégraphe exorcise ses peurs dans une performance cherchant à conjurer sa maladie. (Visionner l’extrait du documentaire consacré à Anna Halprin « Out of boundaries » réalisé par Jacqueline Caux en 2004 : -> https://www.numeridanse.tv/videotheque-danse/dancing-my-cancer-out-boundaries). Elle a poursuivi avec d’autres pièces et a contribué à déplacer les frontières des arts.

Anna Halprin & Sea Ranch Danse Collective. Intensive Care. Chorégraphie 2003

En guise de conclusion

  • Une étrange boucle s’est partiellement opérée dans les représentations : d’un côté, celles des apôtres et disciples avec leurs gestes et paroles performatifs face aux malades et, de l’autre, l’art thérapie des années 70-80. L’individu accède à lui-même et guérit avec les autres. L’art en témoigne.
  • À l’occasion de la réforme du Concile de Trente, l’art est devenu un instrument de conquête des esprits. Il s’agit moins de guérir que d’affirmer l’importance des sacrements et de manifester le discours d’Église de l’époque : c’est toujours Dieu qui guérit et non la magie, ou la médecine. La peste, après la lèpre, devient un sujet bien réel, mais aussi un thème de l’art que l’on a tendance à oublier aujourd’hui. De la figure certaine du guérissant, on glisse à celle du guérisseur devant lequel on se tourne.
  • Avec la modernité, les intermédiaires religieux sont remplacés dans les arts par les représentants de la médecine. Les artistes changent de commanditaires et montrent le progrès humain ; pourtant leurs compositions gardent étrangement les traits d’œuvres plus religieuses.
  • Les années 80 bouleversent les représentations en mettant au clair les enjeux politiques dans la question de la guérison. En 2020, au milieu de l’épidémie, l’art tente son déconfinement, comme avec l’œuvre de Damien Hirst présentée en introduction. Attendons de voir…

Jean Deuzèmes

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Liste des chroniques comparatives

[1] La peste a continué à sévir ensuite périodiquement, tandis que la variole, elle, s’est diffusée au XVIIe.

[2] Balloche. p. 577

[3] Il a été en effet un acteur majeur du Concile de Trente et un ardent défenseur de la discipline de l’Église et de la réforme hospitalière. Il a joué un rôle à la fois dans la musique, à l’époque de Palestrina —intelligibilité des paroles— et dans l’architecture. Il a notamment imposé le style du maître-autel surmonté d’un tabernacle, doté de matériaux précieux, devenant le point focal de l’église. Revenu dans son diocèse  et luttant contre la corruption, il s’est fait le chantre de la restauration catholique et a adopté des décisions culturelles très strictes : en 1565, il établit que son diocèse doit inculquer aux peintres et aux sculpteurs le respect des normes ; en 1584, ses restrictions s’accentuent, et, désormais, les artistes doivent soumettre leurs projets à la censure de l’archevêque.

[4] Le grand tableau de Guillaume-François Colson se trouve dans un lieu qui ne traite que d’Eucharistie : un bas-relief de Paul-Ambroise Slodtz (Ange tenant un calice) de 1758 ; au centre le tableau Les Pèlerins d’Emmaüs de Charles Coypel (1746), sous un autel conforme aux orientations de Charles Borromée ; à gauche une immense toile Saint Jean Chrysostome(349-407) distribuant la communion par Alexandre Péron (1819).

[5] Dans un article intitulé Transfusion de sang de chèvre et tuberculose pulmonaire (1892), ce célèbre spécialiste de la tuberculose, respecté dans son milieu, défendait une théorie farfelue, selon laquelle transfuser du sang de chèvre à un être humain renforcerait son immunité.

[6] Lire la splendide analyse de sa toile iconique : « La Grève au Creusot » https://www.youtube.com/watch?v=GJTx6oin1VM

[7] « Ce que le sida m’a fait – Art et activisme à la fin du XXe siècle », 2017.

  1. Jacqueline Casaubon says:

    Absolument passionnant et intéressant, ton article, cher Michel… En passant par l’art ,tu nous fais découvrir comment les guérisons ont été vécues dans notre histoire. Que de recherches et d’imagination pour s’en sortir… et retrouver la santé.

  2. Jean Verrier says:

    Encore une leçon magistrale qui conduit de découvertes (la gravure de Vafflard, les élucubrations du Professeur Berheim , ancêtre de M.Trump?, la danse d’Anna Halprin, etc.) en reconnaissances (les richesses picturales de Saint-Merry) et suscite mille réflexions. À compléter par l’émission de ce matin 18 mars « Le cours de l’Histoire » consacrée au livre de Philippe Charlier sur les Rituels (de guérison, vaudou et autres).

  3. guy gilsoul says:

    Une fois encore, le voyage à travers la diachronie éclaire nos rapports non seulement à la pandémie mais aussi à ce qui nous en délivre: l’autre qui guérit dont le pouvoir tient paradoxalement en ce qu’il échappe à l’historique. Soit, ce qui s’ancre dans une temporalité désignée. Car n’est-ce pas, que l’artiste soit chamane ou imprégné par une foi, le fait de sortir de la temporalité qui fonde le lien guérisseur (de l’infirmière, de l’apôtre ou de l’artiste)?

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